Le temps des sucres

«Quand on désentaille les érables, on allume le vacuum et on se promène avec... (Photo Hani Ferland)

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Hani Ferland

«Quand on désentaille les érables, on allume le vacuum et on se promène avec nos gallons d'alcool à 90 %. Le vacuum, c'est ce qui permet à l'eau d'érable de se rendre à la station de pompage. C'est une succion dans les tuyaux. Donc, quand les sucres sont finis, on donne une tite-shot d'alcool à la tubulure pour la nettoyer pis on prend une tite-shot nous-mêmes pour nous féliciter. À ce rythme-là, on est capables de désentailler au moins dix érables dans notre journée. Sur 11 000 entailles, ça peut être long longtemps. Mais on du fun en maudit! »

Le petit groupe rit.

Mon frère regarde son public en souriant, l'étincelle au coin de la pupille. Il fait la même blague à chacune de ses visites guidées. Comme un humoriste qui aurait peaufiné son texte d'une représentation à l'autre. À la fin des sucres, son texte est parfait. Les blagues coulent comme sève au printemps.

Y a pas plus beau que mon frère qui explique le fonctionnement de son érablière. Chaque fois qu'il fait un tour guidé de son royaume, je me joins au groupe. J'ai beau avoir vu son show plein de fois, je suis toujours fascinée de constater à quel point l'art de faire du sirop d'érable est quelque chose de complexe qui demande une expertise singulière.

« Mais comment ça se fait, Pierre-Luc, que tu connais si bien le métier? T'as à peine 30 ans! » que je m'étonne à chaque fois.

« Je suis un peu comme Obélix : je suis tombé dedans quand j'étais petit. »

Mon frère est de la quatrième génération de Ferland à opérer l'érablière, acquise en 1926 par mon arrière-grand-père Rosario. Elle est passée entre les mains de mon grand-père Fernand, de mon oncle Luc et de mon père François, qui a vendu des parts à mon petit frère.

Je sais pas pour vous, mais moi, un legs familial long de même, je trouve ça beau en titi.

Si mon frère talonnait mon père partout dans la sucrerie dès le moment où il a appris à marcher, moi, j'y faisais des tartes à la bouette avec ma cousine Mélissa. Mes souvenirs de cabane sont peuplés de bottes et de mitaines tout trempes. De buvette d'eau d'érable direct aux buckets. De doigts collés par les palettes qu'on trempait dans le réduit. De messieurs chaudailles avec des grosses moustaches qui portaient leurs tuques su'l boute de leur tête en parlant fort. De profond emmerdement aussi, quand l'adolescence m'a pognée et que j'étais obligée de suivre mes parents dans le bois. Les looongues soirées à niaiser dans la cuisine, un roman entre les pattes, priant pour que l'eau finisse par être toute bouillie pour qu'on puisse enfin rentrer.

Mais il y a cette divine odeur. Le fumet qui se répand quand ça bouille. Un arôme sucré qui enivre, qui a toujours fait partie de ma vie et dont je réalise aujourd'hui à quel point il est synonyme de beauté.

De beauté familiale.

Avec la tribu des Ferland qui débarque par dizaines, la bonne humeur débordant de partout. Ma grand-mère qui aujourd'hui peine à marcher, mais qui ne ratera jamais de venir faire son tour, de venir voir son monde. Mon grand-père qui mange de la tire en riant, les dents soudées par le sucre coulant. Ma tante Lise vêtue de son sarrau blanc qui canne en souriant paisiblement.

Et puis il y a mon père, jamais autant heureux qu'au temps des sucres. Grand chef d'orchestre devant les poêles, vérifiant les cadrans. Goutant le nectar. Jugeant de son produit en compagnie de la maître es qualité, la dénommée Mimi. Toute l'année il a pris grand soin de sa forêt. C'est le moment où les efforts se voient récompensés.

Quand je les vois tous réunis dans la joie, le bec collant et les rires fusant, je me dis que le plus grand bonheur du printemps, c'est ça et rien d'autre.

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