«Dans ta face»

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Véronique Grenier

Je voulais te parler de mon désespoir grandissant devant les coups de hache que le gouvernement libéral nous assène à force d'idéologie, de rhétorique et de bruits de poule. Je l'ai déjà fait, mais comme ça empire, comme mon envie de sacrer est devenue permanente, j'ai eu l'envie de me répéter. Mais c'est plutôt de la violence dont je veux te parler, finalement. Ça pourrait être celle de la répression, celle de l'oppression, celle des coupures, celle vécue par certaines de nos institutions qu'on fracasse, mais ça, ça circule déjà pas mal. Celle dont je veux te parler, là, c'est celle qui semble trop facile, celle dans laquelle on peut glisser ou plonger, celle qui semble devenue ordinaire et qui peut se trouver dans tellement de bouches ou de frappes de clavier.

Celle avec laquelle il n'y en pas de petite retenue, de petite gêne à dire tout ce qui est pensé sans le filtre du «je devrais peut-être réfléchir avant de parler». Des mots sont garrochés comme si ce n'était rien, comme s'ils n'étaient pas porteurs de fracture, de terrible, de voyons don'. Et le plus fascinant, c'est que, souvent, ceux et celles qui les balancent essaient de faire passer ça pour le «bon sens», pour la raison, le va de soi. Ou pire, le drôle.

Ce qui m'amène à te dire ça, ce sont les événements en lien avec Naomie Trudeau-Tremblay qui a été blessée au visage par le tir [d'un projectile] d'un policier, jeudi dernier à Québec, lors d'une manifestation post-budget. Surtout les mots. Qui se sont mis à déferler sur les réseaux sociaux, sur la page Facebook de certains médias, de certains individus. Des mots auxquels je ne m'attendais pas tant, même si, après coup, mon étonnement m'étonne.

Que l'on soit en accord ou pas avec les manifestations, avec la grève, avec l'austérité, avec le gouvernement libéral, avec la poule ou l'oeuf, je ne vois pas comment on peut en venir à se trouver un humain adéquat de dire qu'elle l'avait mérité, de proposer des cages pour les manifestants, de dire que des tanks devraient tous leur passer dessus.

Je ne vois pas non plus comment expliquer «Naomie Nutella», une page Facebook créée pour y partager notamment des memes [des images partageables avec des citations ou des commentaires] de Naomie, des memes violents accompagnés de centaines de commentaires l'étant tout autant. On parle de sa blessure comme «d'un coup de pénis qui a mal viré», on fait des allusions à la merde, au très célèbre «2 girls 1 cup» qui devient «One girl, One cop», on considère qu'elle aurait dû se faire violer, en fait, que ce devrait «être de vraies balles dans les guns des policiers devant des manifestants». Et tout cela se veut drôle. Ce sont juste des jokes. Et tu as du «sable dans le vagin» si tu chiales. Cette page a gagné plus de 4500 abonnés en moins de 20 heures. Pas tous des sympathisants, certes, mais pareil. Et lorsqu'elle a fini par être fermée, à force de signalements, c'est «Pour que plus d'étudiants se fassent shooter dans face» qui est née. La grande classe.

Un bout de population qui jubile que sa jeunesse se fasse tirer dessus a de quoi de mort en dedans. Et bien que cela ne puisse être représentatif de quoi que ce soit, ça reste un indicateur de quelque chose. Ça reste une forme de mouvement de violence de masse. Ça reste de l'intimidation, du harcèlement. Quelque chose que je ne suis pas certaine que le dos large de l'humour ait le goût de porter.

Et devant tout cela, le réflexe premier c'est de se dire «Ok. Vous êtes juste débiles.» Pis là, tu te rappelles la facilité. À être des moutons. À sombrer en tas. À s'encourager à haïr à coups de likes, de raisonnements simples, de conclusions tranchées, d'empathie qui est allée se cacher. Et le pire, c'est qu'ils ne sont pas débiles. Y se trouvent drôles. Justifiés, peut-être. Ils ont le droit. Ce sont leurs opinions.

Où est-ce qu'on l'a échappé? me demande-je. Quand a-t-on permis de réduire des gens à des sous-catégories humaines donnant alors le droit d'en faire ce qu'on veut, d'en dire ce qu'on veut? De tous les temps, tu auras le goût de me répondre. Mais pareil. Comment, là, aujourd'hui, viarge, encore.

J'ai eu cette viscérale envie de distribuer des «tayeule», sur cette page, à tous les commentaires haineux. Ça aurait été si simple. Degré zéro de l'efficacité, cependant. Juste un court effet libérateur. Et devant autant d'absurdité, c'est un réflexe d'invoquer le silence. Mais ce faisant, c'est aussi à une forme de violence que je me serais laissée aller. Et c'est au repli que j'aurais contribué. Alors, après avoir signalé tout ce que je pouvais, j'ai entamé des discussions, avec certains. Goutte d'eau dedans l'océan. Mais. On ne peut pas laisser la bêtise être et quand on a la force d'y répondre, c'est quasi un devoir de le faire, la remettre là où elle va : dans la face de ceux et celles s'en font les porteurs. La laisser se répandre, comme des spores, c'est être un témoin silencieux, c'est participer de l'horreur.

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