Tes fossettes

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Hani Ferland

Le 19 mars, t'aurais eu 36 ans. Fort probablement que j'aurais écrit un message cave sur ton mur Facebook, te traitant principalement de vieux. J'aurais peut-être même fait ma job d'amie pour vrai pis j'aurais pris le temps de composer ton numéro de téléphone pour te souhaiter bonne fête de vive voix. Mais j'en doute. J'appelle jamais personne, prends le pas personnel.

L'affaire la plus probable aurait été que j'aurais cliqué sur « participer » à l'évènement Facebook qui aurait été créé pour célébrer ton anniversaire. Ça, je suis certaine que je n'aurais pas manqué ça.

Mais en même temps, ça se peut que je l'aurais raté.

J'ai manqué beaucoup d'anniversaires d'amis récemment. Le temps m'avale. Pis y m'épuise aussi, par moment.

Et puis, c'est plus comme quand on était au secondaire pis qu'on avait juste ça à faire, des partys dans la cave des Dépôt pour souligner n'importe quoi, tant qu'on se ramassait chaudailles à écouter Simon jouer du Richard Desjardins au piano.

Maintenant, on est des adultes. Avec des responsabilités d'adultes. Plus que ça, on est des parents, avec des responsabilités de parents.

On est rendu là.

Je dis on, mais ici, on inclut la personne qui parle, mais t'exclut, toi.

Parce que toi, tu es parti.

J'pense pas que tu voulais partir. Personne veut partir à 18 ans. 18 ans, c'est le début de la vie. Pas la fin d'habitude.

D'habitude, ça c'est quand le cancer te ramasse pas par l'épaule en te pointant la sortie. Toi, le cancer a pris tes cheveux, ta jambe pis au final, ta vie.

Tes grands cheveux de prince. Ta grande couette châtaine que t'attachais en queue de cheval. Ça faisait fondre pas mal de filles, cette grande couette-là.

Remarque que t'étais beau pareil sans cheveux, tsé. Pis même sans jambe.

T'étais beau parce que t'étais grand en dedans. Pis aussi parce que t'avais des fossettes. J'avais toujours le goût de te mordre les joues à cause de tes fossettes. Mais je le faisais pas. J'pense pas que ça se fait entre body de se mordiller les joues parce qu'on les trouve cutes. Quessé que le monde aurait pensé?

Quand tu es parti, moi j'ai eu mal. Pis j'ai eu vide. Ton rire me manque en crisse. Ouin. Il me manque en crisse.

Je me rappelle avoir mis une caisse de 24 dans le panier à l'épicerie juste avant d'aller te voir au salon funéraire. Pis que mon père m'avait engueulée une fois rendu chez nous. Une grosse scène de père inquiet de voir sa fille en deuil qui planifie s'engourdir la tête à coup de Budweiser.

J'pense que je devais sentir la robine quand je suis allée te regarder dans ton cercueil. Quand j'ai touché ta main, c'était pas vraiment toi.

Mais j'étais pas vraiment moi.

L'ironie de la vie a fait en sorte que tu étais exposé au salon funéraire en dessous de l'appartement où j'habitais avec mon frère et mon père.

J'ai dormi par terre cette nuit-là. L'oreille collée au plancher pour être le plus proche possible de toi qui sommeillait l'étage en dessous. J'ai chialé toute la nuit. Je t'ai parlé toute la nuit aussi. On s'est dit babaille.

Ç'a été dur, mais je me suis relevée. Les années ont passé, mais je t'ai pas oublié. Tu le sais anyway que tu es inoubliable.

Récemment, ta soeur a mis au monde un deuxième petit garçon. Si je me fie au premier, il aura fort probablement lui aussi, de belles fossettes.

Ça me réconcilie avec la vie de voir ça.

Le 19 mars t'aurais eu 36 ans, Pascal.

Pis t'aurais été un merveilleux mononcle.

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