La viande

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Véronique Grenier

Fille. Grande fille de bientôt quatre ans. C'est à toi que j'ai eu le goût de papoter. À toi « toute seule » comme tu le dirais avec tes yeux qui pétillent.

Dans quelques jours, ce sera la Journée internationale des femmes. On parlera de droits, d'iniquité, d'égalité, d'intersectionnalité, de féminisme. Et il y aura aussi tout le contre-discours de ceux et celles qui disent qu'au Québec, il n'y a plus de luttes à faire, que l'égalité est atteinte, que les femmes même ont supplanté les hommes un peu partout, dépossédant ces derniers de leur virilité.

On entendra probablement des mots comme « matriarcat » et « excès de ces femmes mal baisées qui détestent les hommes ». Je les entends déjà, eux, dans ma tête, et j'ai les yeux qui roulent automatiquement. Tu y seras sans doute habituée, un jour, à mes yeux qui roulent. Tu les feras, bientôt, j'en suis certaine. Déjà que tu t'inities à l'ironie, parfois... Bref.

De toutes les femmes, c'est toutefois à toi et juste à toi à qui ça me semble pertinent d'adresser des mots. À propos d'une chose bien précise.

Un jour, ma toute toi, tu seras viandée. Je t'annonce ça un peu raidement, mais c'est de même, pareil. Tu vas le voir dans les regards, dans les bouches, dans la manière qu'on te touchera, te tâtera. Il y a aussi des gens qui vont dire des choses sur toi que tu ne penserais qu'adressables à des animaux.

Tu seras alors « objet ». On voudra prendre des bouts de toi, jouir de toi. Avec un peu de chance la considération de ton propre plaisir fera partie du calcul. Mais tu le sentiras, que pour ces gens, t'es de la viande. Et parfois, il se peut que tu ne sois que ça, pour eux. Ce sera un ami. Un patron. Un collègue de classe, de travail. Un prof. Un inconnu. J'espère pas, un amoureux. Qui ne te réduiront qu'à ton corps et à ce qui peut être fait ou fantasmé avec.

Parmi le tas de « plus triste » de cela, il y a que ce sera souvent fait avec le halo de la normalité, justifié avec celui de la naturalité et caché sous le couvert du compliment. Parfois, celui de l'humour. Du coup, ce sera à toi de défendre ton malaise. De t'excuser d'avoir blessé en le nommant. De reconnaître ton erreur et que tu aurais juste dû accepter la marque d'attention. De glousser, en haussant les épaules.

J'espère en ta' que tu ne le feras pas. Que tu le sauras que ton malaise, s'il est là, doit supplanter le petit pli que tu occasionneras à ces gens. À leur habitude. À leur [voici un gros mot] privilège.

Et si tu le fais, tu devras t'attendre à des « ben voyons », « on ne peut plus rien dire, esti », « calme-toé ». Ça, ce seront les polis. Il y en a qui croiront que tu fais ta farouche, que tu aimes ça au fond, que ton « non », il est juste une mascarade de « oui ». Il y en a. Ce ne sont pas « tous les », évidemment. Des dudes extraordinaires, ça pleut. T'inquiète.

Mais faut que tu le saches : ton genre va t'obliger à composer avec ton toi-steak. Et ça te mettra dans une posture inconfortable. Parce que refuser, mettre une limite à ce que tu acceptes ou pas, ça ne fait pas partie de la job de bibelot que certains pourraient t'attribuer. Mais t'sais. Le désir, le vouloir, le souhait de plaire, les choses du sexe, ce sont des plaisirs humains de base. Et j'espère que tu seras de celles qui assument leur désir, leur faim. Sache que tu n'as jamais à renoncer à ton être-sujet pour autant. Et tu devras te battre pour qu'on ne te l'arrache pas, par moment, cet énorme bout de toi. Pour qu'on te le reconnaisse tout le temps.

Et le féminisss de ta mère, c'est en bonne partie pour cela qu'il est. Que tu le saches, que t'es pas un steak. Une chose qui se charcute à coup de régimes, de too much gym, d'augmentation mammaire, de labioplastie; une chose qu'on peut prendre sans considération, à qui on peut dire toutes les mardes du monde en exigeant des yeux qui papillonnent. En exigeant d'elle un silence accueillant. T'es pas de la viande. T'es une humaine awesome. La Terre tournerait moins bien si tu ne t'y meuvais pas. Et on va se le répéter, à tous les jours de l'année.

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