L'élégance

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Hani Ferland

«Faut-tu s'habiller chic? » J'ai demandé ça à ma grande amie que son nom est un palindrome alors qu'elle m'invitait à un encan d'oeuvres d'art au Musée des beaux-arts de Sherbrooke.

Y a des fois où son travail consiste à assister à des veillées huppées dans un décor enchanteur, avec une boustifaille élaborée par le chef St Pierre. Je vous l'accorde : c'est tout à fait désagréable. Ce pourquoi j'ai soupiré très fort quand elle m'a demandé de l'accompagner, comme si j'étais sa p'tite blonde ou de quoi de même.

« Habille-toi propre. » C'est ça qu'elle m'a dit.

Comme si ça faisait du sens de me dire ça.

Je passe mes grandes journées à me vautrer dans des dunes de poils de chat. Et vous savez, même si j'investis des sommes colossales en machins collants qui roulent sur le linge, ceux censés me délester de mon trop-plein d'accessoires félins, ben ça change rien. La pilosité animale revient instantanément, comme attirée mystérieusement par mes vêtements. Faudrait que je traite le problème à la base - soit que je rase mes chats ou que je les enveloppe dans du Saran Wrap, un peu comme le monde qui mettent une pellicule de plastique sur leur sofa pour pas qu'on le salisse.

Mais tsé, pauvres mimines.

Et puis, je ne sais pas tellement comment je fais mon compte, mais tous mes vêtements ont l'air de sortir de l'Armée du Salut. C'est comme si mon passé grunge allait me coller aux basques jusqu'à ma mort.

Oh! Et il y a l'élégance. Ce truc qui visiblement ne m'a pas été distribué à la naissance.

Non.

La vie a décidé que j'aurais l'air d'un truck.

Je ne mettrais pas ma main au feu, mais les probabilités sont très minces pour que truck élégant apparaisse dans dans le dictionnaire des cooccurrences.

C'est pas grave, remarquez. Je vis bien avec ma shape de véhicule. Sauf que bon, les vêtements élégants ne sont pas légion dans ma garde-robe. Certes, j'ai deux-trois robes très, très jolies dans lesquelles je me sens inconfortable, déguisée et ridicule. Je les porte jamais.

Jamais.

Et même si je voulais bien les porter, ça prend les bons souliers aussi. J'ai le choix entre des ballerines cheaps du Ardène à 8 pour 12 $, des Dr. Martens huit trous ou des Converses maganées.

Dans la vie, je sais me contenter d'une jupe fagotée en spécial au Tigre Géant, au Rossy ou chez Hart.

Aussi, je sais pas trop comment je fais ça, mais mes cheveux ternes s'emmêlent tout le temps en une motte indestructible; ma face suinte d'un sébum éternel et mon eye-liner s'agglutine toujours au coin de mes yeux.

J'ai pas le faciès cool. Même si j'investis des sommes importantes dans des crèmes chères qui sont concoctées de jus de montagnes européennes, recueilli par des vestales à la peau de pêche.

Au Musée des beaux-arts, beaucoup de belles madames qui sentent bon. Juchées sur des souliers classes. Carré de soie au cou, tailleur coupé irréprochablement. Chevelure qui ne s'écroule pas en désastre. Bling de bon goût. Un aperçu de ce que je ne serai jamais.

J'ai regardé ma grande amie. Et j'ai émis ce commentaire en pointant la plus jolie madame des madames jolies de la soirée : « Je porterais son linge cher, n'empêche que je n'aurais jamais son élégance. J'aurai toujours l'air un peu tout croche. Un peu à côté. »

Ma grande amie a compris de quoi je parlais. Elle a fixé ses bottes à cap d'acier avec un sourire. Elle n'a pas de bottillons d'hiver fancy. Non. Elle a des caps d'acier. Dans une veillée huppée.

J'ai souri à mon tour.

Instinctivement, on a vidé nos coupes de vin d'un trait, prêtes à affronter la soirée en outsiders un peu effrontées mais fières.

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