La répétition

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Véronique Grenier

L'esti d'hiver. Y finit tout le temps par me rentrer dedans. Littéralement. Le frette me pogne le fond d'être, je me fige dans le décor de mon quotidien. Je est. Mais y a pu grand-chose de ce je qui me soit reconnaissable. Je deviens errance autant du dehors que du dedans. Je ne sais plus où me mettre, où aller. Mon corps fitte nulle part. Surtout dans les endroits où il aime être, d'habitude. Et je crois que je ne pourrai jamais m'habituer à cet étrange sentiment d'être perdue de l'intérieur, de juste pouvoir m'effouarer contre ma chair, tomber un peu plus bas en grafignant ce que je peux, question d'avoir une pogne. Sauf que, y en a pas de pogne quand on se chute.

Si tu ne me connais pas trop, pas tant, si tu me vois pas souvent, tu verras rien de ça. Je garde mes lunettes juste assez sales exprès pour que tu ne voies pas le vide dans mes yeux, le pas brillant. Sinon, si tu poses des questions ou que tu t'inquiètes, y aura toujours le très gagnant « chu fatiguée » qui fera la job. Je le dirai avec le petit sourire de circonstance, celui du « c'est la vie et le lot de tous, ça va passer, ça va, tout va ».

Ça se peut même que je l'agrémente d'un petit haussement d'épaules. D'un revers de main. D'une blague. Que j'accuse à semi-tort mes p'tits. Je vais te demander comment toi, tu vas, comment elle va ta vie. M'a te faire parler, que tu oublies que tu t'intéressais à mon vide ambiant. C'pas que je veuille vraiment te bullshiter, t'sais. C'est plus que j'essaie ben fort de m'ignorer et que tes questions me ramènent la face dedans.

Je t'en ai déjà parlé. T'as le droit de me dire que je me répète. C'est sans doute pour ça que j'avais le goût de me retenir, là. J'aurais pu te parler d'autre chose. Ou peut-être pas, en fait. Le vide, ça meuble tout l'espace, ça permet pas au reste d'exister, aux idées de s'entremêler pour faire du beau. Le vide, ça lourd toute.

C'est pas que je veuille t'écoeurer avec mes redites. J'me suis dit que c'est justement parce que ça revient de manière si prévisible, si récurrente, si calice que fallait que j'en reparle.

T'sais, je ne peux pas avoir confiance dans ben des affaires dans l'existence, mais la répétition avec laquelle mon corps se vide de sa substance, ça, oui. C'est inéluctable ai-je fini par conclure. Amadné, j'oublie de manger, je défile le newsfeed de mon Facebook toute la nuit durant, incapable de faire autre chose même si je devrais faire autre chose, la vie a tellement à offrir me répète-je en boucle. Mais c'est de la marde ce que la vie a à offrir, me dis-je aussi en même temps. L'enchaînement du quotidien ou monter l'Everest me deviennent un combat similaire. Allôôô le plomb dans l'être. Allôôô l'envie de fuir. La seule chose que je puisse alors faire, c'est regarder en l'air, là où y a pas vraiment de fin, de limite contre laquelle me péter quelque chose. Le reste de l'existence en mode automate. En attendant que ça passe. Au bout de quelques semaines, si je suis chanceuse.

Ça use, par exemple. Cette répétition. Périodique. Cet éternel retour du même. J'ai appris à le gérer. Y déborde moins qu'avant. Y peut pu me conduire aussi creux qu'avant. Aussi loin. Y pourrait pu m'amener là où c'est la fin. Ce « là » qui se nomme si mal. Ce « là » dont on n'ose parler ouvertement pas si souvent. Quand on en fait une semaine. Une journée. On dit alors que « ce n'est pas une option », que tout le monde il est important. Et c'est pas faux, évidemment. Mais. Quand tu es « là », « c'est » la seule option. Et non, t'es pas important. De toi à toi-même, tu vaux rien parce que t'es rien. Tu y crois fort, en plus. Et ça, on le nomme pas. Ça, on le cache, on le tait. Pourtant. Ça devrait être crié. Pour que les gens comprennent, sachent ce que « c'est ». Pour que ceux et celles qui « y » pensent et « le » ressentent et « le » pulsent sans arrêt aient ce tout petit répit de savoir que ce qui les habite et les meut, « ça » peut être nommé. Que « ça » n'a pas à être juste évacué vite par un câlin, un mot d'encouragement, une tapote, un slogan. Le suicide est.

Des idées noires, des vagues au corps, des envies de se faire frapper par un autobus, de se pitcher en bas de sa galerie, de s'éclater la tête contre les murs, les portes, le dash du char, les fenêtres. Ça, sans arrêt, même la nuit. Ne plus vouloir être. Ne plus vouloir souffrir. Ne plus occuper trop d'espace. Prendre trop d'air. Espérer que ça arrive tout seul, puis, éventuellement considérer que ça ne puisse arriver que par soi. C'est de « ça » dont il est question. Et c'est aussi de « ça » dont il faut parler ouvertement. Pour que « ça » cesse d'être l'option. Pour que « ça » puisse être reconnu par les gens qui entourent celui qui le vit. Pour que celui qui le vit entende qu'il n'est pas seul à ressentir tout ça. Pour qu'il le sache que d'autres aussi sont passés par là, ces mêmes et terribles idées-sensations. Qu'ils sont encore là pour en parler. Parce qu'ils ont passé au travers d'eux-mêmes. C'est tout ça qu'il faut marteler et répéter. À longueur d'année.

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