L'anniversaire de Claire

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Hani Ferland

19 novembre. C'est la fête de ma grand-maman aujourd'hui. Claire, c'est son nom.

Quand c'est la fête de ma grand-mère, ma mère organise un gros party. C'est super cool parce que la fête se fait dans le sous-sol. Y'a qu'à l'anniversaire de Claire que la famille au complet se risque à descendre dans la cave. On s'installe autour du piano, mon oncle Jean-Noël apporte sa guitare. On sort les vieux cahiers de la Bonne chanson qui sentent le moisi. On chante, on tape des mains, on sort le gin. Le piano rit parce que c'est son moment de gloire annuel.

Sauf que là, le piano rit plus depuis des années.

Parce que Claire est partie depuis un bon boute.

Je sais pas la date de fin de vie de ma grand-mère. Je me rappelle juste sa date de naissance.

J'm'ennuie ben gros d'elle.

Faut que je vous dise qu'elle fut responsable d'une partie de mon poussaillage infantile. Parce que mes parents, comme pas mal de parents dans les années 80, ben ils travaillaient. Pis ma grand-mère, elle avait le temps de me regarder pousser.

Quand je disais des niaiseries pas d'allure pour la faire rire, elle portait la main à son coeur, balançait sa tête par derrière et échappait un « HO! HANI! » en riant majestueusement. Je l'entends dans ma tête. Un peu dépassée, trop amusée pour me remettre à ma place.

J'aimais ça quand Claire riait.

Mon jeu préféré avec elle, c'était de fabriquer des coussins en forme de coeur. On farfouillait dans ses restants de tissus et on se créait de l'amour douillet. Elle y cousait plein de rubans en dentelle dessus. Dentelle, c'est le synonyme de ma grand-mère. Elle en mettait partout. Sur mes robes, celles de mes poupées, dans mes cheveux, dans ses rideaux. D'la dentelle. Partout. Tout le temps.

Elle avait un tiroir rempli de foulards multicolores que je m'amusais à trier par couleur. Les foulards me servaient aussi à jongler, à habiller mes toutous, à me transformer en princesse.

Quand j'allais faire dodo chez elle, elle me racontait pas d'histoire : elle sortait de vieux albums de photos. Collées dans le lit de ma tante Odile qui avait quitté le nid, on regardait des portraits en noir et blanc. «Ça c'est ta mère avec un p'tit minou qu'elle avait trouvé dans la grange.» «Ça, c'est ton oncle Jacques à trois ans. Ben oui j'y avais fait des boudins. Héhéhé.»

J'ai voulu avoir des boudins moi avec. Elle a bien essayé de m'en faire, mais mes cheveux étaient trop raides. Ça marchait pas pantoute. C'est là qu'elle m'a donné une permanente. Elle a fait ça patiemment, en enroulant ben serré les rouleaux. Le résultat était affreux avec ma face, mais j'étais donc ben contente d'avoir enfin des boucles.

Avant de s'éteindre à l'hôpital, on était une gang autour d'elle. Elle nous a dit au travers son masque à oxygène: «Est-ce qu'il y a quelque chose que vous aimeriez me dire avant que je parte?»

Et tout le monde a un peu figé. C'était soudain. C'était impersonnel d'être tous là. J'ai rien dit. J'ai pas été capable. J'ai juste pris sa main. Timidement.

Mais j'aurais aimé ça lui dire que je l'aimais. Que je l'aimais vraiment gros. Qu'elle était importante pour moi, même si je venais plus la voir souvent parce que j'étais rendue une grande personne égocentrique axée sur mon propre quotidien de mère.

J'ai hérité du tiroir à foulards et d'un rouleau de dentelle. Dans un sac en plastique rouge que j'ai pris soin d'attacher ben ben serré. Et chaque 19 novembre, je l'ouvre et je prends une puff. L'odeur de ma grand-mère y est restée intacte. Ça mouille les yeux de se geler à ça. L'odorat est un sens connecté direct sur la nostalgie.

J'irai lui porter des lys cette semaine. Parce qu'elle aimait beaucoup les lys. Des lys d'un beau blanc clair, lumineux.

Comme elle l'était elle-même.

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