Les brillants

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Véronique Grenier

Un soir où j'tais tuseule, sans les p'tits, je suis allée voir le film Mommy de Xavier Dolan. Je suis une fan finie de ses films. L'esthétisme, les propos, les actrices et acteurs, le ce qui est dit, comment c'est dit. Les non-dits, les implicites. Les scènes chargées. Le ce-qui-est-vu qui est en accord avec le ce-qui-est-nommé-et-vécu.

Bref. Une fois encore, il m'a eue. Je l'ai suivi jusqu'à la toute fin, une heure plus tard, chez-moi, je pleurais toujours. Je suis sensible, auras-tu le goût de me dire, oui, certes, tellement, je te répondrai. Mais il y avait de quoi l'être, là.

Parce que dans ce film, il y a notamment de la souffrance ben brute. Et rarement partagée entre les individus. C'est une souffrance qui est tue, ravalée. Vécue en boule dans le fond de soi. Calmée pour les autres, ceux qui regardent, avec qui la vie se joue. Mais elle pulse à chaque instant, ou presque. Et un peu étonnamment, on parvient, comme spectateur, à s'y identifier. Même si ce n'est pas une souffrance ordinaire qui est y exposée, parce que c'est tout de même d'un cas particulier dont il est question, il y a quelque chose qui rappelle les drames auxquels ont fait nécessairement face, le tragique, parfois, du réel, la dureté du quotidien duquel il faut un peu trop souvent piocher fort les pépites de bonheur.

Souffrances qu'on ne nomme pas, cependant. Qu'on ne dit pas ou si peu, à peine du bout des lèvres. Ce qu'on dissimule sous les « Ça va. », « Un peu de fatigue, t'inquiète. », « Nenon, j'ai pas besoin que tu m'aides. ». Il arrive aussi que l'on cache tout cela, sur les réseaux sociaux, derrière une photo de profil sur laquelle on a le sourire un peu trop grand.

C'est ça, le parfait camouflage, « mimer le bonheur à défaut de le vivre » [dit mon ami Mathieu]. Et dans Mommy le camouflage, il a des airs de flamboyance, de rose framboise, de tunes qu'on chante fort et sur lesquelles on danse sa vie. De gens qu'on tient par la main et avec qui l'on rit. Même si. Parce que ça permet d'oublier. De fuir pendant quelques secondes. Et c'est justement là que ça m'a serré le dedans fort.

Se faire diversion de soi.

Se fuir. Pour se faire des accroires. C'est souvent mal vu. Apparenté au déni, au faux. C'est aussi ce qui est reproché à l'image diffusée sur lesdits réseaux sociaux. Qu'elle ne soit pas en parfaite adéquation avec le réel, qu'elle soit embellie, plus scintillante. Soumise, elle aussi, à la pression de l'être-heureux-tout-le-temps. Pression qui nous sert d'étalon, de norme, mais qui nous tue peut-être aussi, un peu, nécessairement.

L'affaire, c'est que je me dis que c'est plutôt légitime, par moments, de chercher à croire que le réel est plus beau qu'il ne l'est. Parce que vivre avec la souffrance qui pulse, on va se le dire, c'est pas vivable. Les incertitudes, les coeurs qui se déchirent, la maladie, les j'ai-pas-assez-d'argent-pour-manger, les j'va-tu-travailler-dans-trois-mois, le j'haïs ma vie, mais je sais pas quoi faire pour m'en dégluer. Ces tensions. Cette vie souhaitée qu'on se dessine su l'horizon à grands coups de sharpie.

Alors sur cette ligne bien mince où l'on oscille entre vouloir se fermer les yeux et ne plus rien voir et se les beurrer de brillants, il arrive que le choix vital, ce soit celui des brillants, celui la comédie. C'est souvent là, en fait, que niche l'espoir. C'est souvent là, aussi, que réside un peu d'air à inspirer fort. Dans le moment de l'oubli, il y a de la place pour respirer, pour se déployer l'intérieur.

Je ne dis pas qu'il faille se détourner entièrement des problèmes et de la souffrance. Je dis qu'on a le droit de ne pas toujours la ressentir, de devoir la regarder en pleine face. Je dis que c'est ok de se rêver une vie et d'y passer du temps, de sourire plus grand que les larmes qu'on ravale, de s'emballer le corps de couleurs vives pour cacher le gris, de prétendre oui. D'être un peu faux, oui. Pour soi. Parce que parfois, c'est juste l'idée qui nous tient. Le possible. Faker le feu pour y croire, pour continuer, pour que peut-être la souffrance s'apaise un peu d'elle-même si on ne la regarde pas trop, c'est loin d'être innocent. Comme réflexe, comme manière de se survivre. Ça permet un peu de léger dans « le coeur de la tourmente ». Et la force, ça se pourrait qu'elle puisse provenir de là. Du temps de répit de soi, du doux, de l'étincellant.

Mommy m'a fait mal, donc. Mais m'a aussi fait du bien. Parce qu'il m'a ramenée là. Dans cette tension entre ressentir, voir et être vue. Qu'à défaut de vivre ce que l'on veut, on peut toujours se le projeter, détourner la tête un peu, fixer l'ailleurs. Pis alors croire qu'on va peut-être finir par y arriver.

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