Le Fouet

Raif Badawi... (Photo fournie)

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Raif Badawi

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Pendant mes vacances, ma douce et moi sommes allés en Virginie profiter de quelques jours de plage bien mérités; une belle et longue promenade qui aura duré près de 14 h.

Pour la route, ça se résume à environ six heures à être excités d'entamer nos vacances, une heure à se demander si ça allait bien se passer dans le coin de New York, deux autres à maudire le trafic du New Jersey dans lequel on était pris, quatre heures à avoir hâte d'arriver, 30 minutes à être fascinés par le pont-tunnel de la baie de Chesapeake et les 30 dernières à transporter nos valises à l'intérieur de la maison qu'on avait louée pour se hâter de se coucher.

À la plage, je n'avais d'autre chose à faire que de contempler l'océan Atlantique, balayant l'horizon du regard, une bière dans une main, un livre dans l'autre, en m'imaginant ce que je trouverais au-delà si je me téléportais en ligne droite. La France? Le Maroc? Le Portugal?

Je buvais une gorgée et lisais quelques lignes avant de m'assoupir docilement sous les insistances du ressac qui m'invitait à me porter au loin, content de voyager à si peu de frais.

Je suis parfois ramené doucement en Virginie par Val, qui dépose sa main sur la mienne.

« On est bien », qu'on se dit, en s'échangeant un sourire.

Un soir, nous sommes tombés sur Aaron Bonk, un amuseur public nous enjoignant d'assister à son spectacle où il va notamment manier deux fouets en flammes (il jongle également avec une scie à chaîne et des haches).

Lors de sa représentation, il explique que le claquement du fouet n'est pas produit par la lanière qui se rabat sur elle-même avec force, mais qu'il s'agit plutôt d'un bang supersonique qui provient de l'extrémité du fouet parce qu'elle défonce le mur du son, une vitesse de 1224 km/h. C'est pourquoi les spectateurs sont tenus de respecter un périmètre d'une trentaine de pieds pour éviter d'être blessés.

Il demande toutefois si un enfant est assez courageux dans la foule pour maintenir une fleur avec sa bouche et lui laisser la cisailler d'un coup de fouet près du visage. Plusieurs lèvent la main, mais une jeune fille enthousiaste s'approche et saisit la fleur entre ses lèvres. Avant de s'exécuter, Bonk demande qui sont les parents ingrats qui laissent leur enfant faire une chose aussi dangereuse et retourne la fillette dans la foule.

Tout le monde rit. Val et moi y compris.

***

À Sherbrooke, la Saoudienne Ensaf Haidar porte aussi son regard vers l'Atlantique. Elle va plus loin que le Maroc. Elle traverse l'Algérie, la Libye et l'Égypte et observe attentivement l'Arabie Saoudite, dont elle a dû s'exiler en 2012 avec ses trois enfants parce qu'ils étaient tous menacés de mort. Personne ne rit. Elle aussi pense au fouet. Elle aussi pense à son mari.

Raif Badawi est emprisonné depuis 2012 pour avoir créé un site web, intitulé Free Saudi Liberals, afin de prôner l'ouverture aux autres religions dans un pays qui a pour devise « qu'il n'y a seul dieu qu'Allah et que Mahomet est son prophète ».

Le prisonnier d'opinion est condamné à passer dix ans en prison et à payer une amende de 300000 $ en plus d'une interdiction de quitter le pays pendant les dix années qui suivront la sentence.

Il doit en plus recevoir 1000 coups de fouet.

1000.

1000 fois où son corps sera charcuté par l'extrémité d'une lanière de cuir projetée à plus de 1224 km/h sur la surface de son dos, laissant derrière elle une chair à vif, brûlante et en proie aux infections.

La flagellation sera répartie sur 20 semaines, à raison de 50 frappes chaque vendredi, après la prière du soir, sur la place publique devant la mosquée. Les premières plaies n'auront pas commencé à cicatriser qu'il y en aura d'autres qui viendront s'ajouter.

Avec une indifférence honteuse, les dirigeants du Canada et du Québec ont quant à eux préféré ne pas regarder de ce côté.

Les cris de Raif Badawi risquent de s'évanouir rapidement en même temps que lui, mais à vitesse supersonique, j'ai calculé que les claquements de fouet devraient prendre un peu moins de neuf heures à atteindre le Canada, et particulièrement Ottawa.

Si Stephen Harper et Philippe Couillard ne veulent pas voir, espérons qu'ils pourront entendre.

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