Novembre

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Véronique Grenier

Y'a presque plus de feu-feuilles dans les arbres. Celles qui sont en tas, par terre, font de moins en moins frou-frouche ou crou-crouche quand on passe dedans tellement il pleut souvent. Elles se font piétiner mollement. La botte jaune n'a même pas l'envie d'y revenir. Fille s'étonne du jour qui part plus vite avec des «déjà la nuit?» Fils anticipe l'hiver, le mangeage de neige pis les bonhommes. Y'a rhume, gastro et des mots en -ites qui hantent le quotidien. Chaque jour sans leur présence est une victoire.

Pis y'a moé qui sens, là, dans le fond de mon ventre, une envie de caverner qui s'installe. Pas juste de me rouler sous la couette, en pyjama, avec un livre, un chocolat chaud full mini guimauves et un foulard autour du cou. Naon. Ça, ça serait l'fun. C'plus mon corps qui me réclame plus de sommeil, tout le temps. L'envie de sourire qui crisse le camp. Celle de manger qui fait pareil, déjà qu'elle ne soit pas ben ben là.

Je me sens au diapason d'un tas de tunes poches, mes douches se font plus longues, plus chaudes, pis j'mange plus d'affaires à même le pot. Si je pouvais omettre les ustensiles, j'aurais sans doute une impression de petite victoire. Il y a aussi l'envie d'être à terre ou dans un garde-robe. Loin des regards, des paroles, du bruit. Surtout celui que j'ai l'impression de produire.

L'affaire, c'est que même dans le silence, je m'entends. Ça se taie rarement, dans ma tête. La vie à spin, le quotidien à gérer, l'interminable liste des à-faire qui se fait et se refait. Un éternel retour du même avec lequel les gens semblent bien composer. Souvent, je me demande ce qu'il me manque à moé pour ne pas y arriver.

J'ai frette du dedans, ça shake un peu tout le temps pis parce que ça se ne fait pas une doudou pour l'intérieur de corps, j'ai beau essayer de me serrer moi-même dans mes bras, ça ne change rien. Chu ben poche pour prendre soin de moi. Des fois, j'aimerais ça être pour moi ce que je suis pour les p'tits. Avoir la même exigence, la même rigueur dans le prendre soin. Pouvoir me menacer de ne pas avoir de dessert ou mon histoire du soir, me punir pis me croire.

C'comme les coups de pied au derrière, les «enwoueye té capable», «ça va aller», «quand on veut, on peut», «dors-un-peu-va-prendre-une-marche-flatte-un-chat-aligne-tes-chakras», j'aimerais ça aussi que ça fonctionne. Ça serait ben d'adon. Suivre des mots qui suivent ma volonté profonde. Parce que t'sais, le bonheur, j'vote pour ça. Mais le corps, lui, y'écoute l'hiver qui s'installe pis y veut faire pareil.

Avec les années, près de vingt, quand même, c'en est devenu une habitude. Chaque automne, je porte tout de même l'espoir que ça ne sera pas là. Que ce matin où j'ouvre les yeux pis que le gris du ciel a un ton de gris de plus n'arrivera pas. Mais non. Il est comme ben de confiance pour sa récurrence. Y me quittera pas pendant quelques semaines, parfois quelques mois. L'humeur oscillera entre pire et moins pire. Je deviens une tonne de moi.

Dépression saisonnière, on dit, dans le jargon. Je devrais sans doute songer à la médication, mais elle et moi, on a déjà eu une relation houleuse. Les effets secondaires, les essais multiples, les doses à trouver, les affects qui se coupent, ça m'apparaît pire que l'heureusité promise.

Fa'que j'ai appris à carburer à ces émotions de marde, à créer avec elles, question qu'elles ne me restent pas coincée, là, dans le ventre, la gorge, la tête. J'ai appris à dissimuler, à camoufler, à porter un masque. Parce que je sais que ça passe. Viendra ben un autre matin où ce sera moins embrouillé dans mes yeux, où le léger reviendra me prendre l'être.

Ce qui est malaisant, avec le temps, c'est que cette lourdeur qui me sort du corps, je la porte coupablement. Surtout devant les habitués. Ceux qui me connaissent, ceux à qui je ne peux pas en passer une sur mon état, le vide qui m'habite un peu le fond d'yeux, la feinte dans la bouche qui s'étire trop pour sourire. Ceux-là qui me poutrent année après année, qui reconnaissent le discours, qui souffrent de ce qui m'habite, qui en ont eu peur aussi et qui se mettent souvent à moitié dans le vide pour me tenir, ceux-là, je finis par les regarder avec encore plus de tristesse.

Parce que j'ai fini par prendre la mesure de leur impuissance. Celle qu'ils ressentent. Pis je ne sais plus comment leur dire. Leur dire que cette persistance, cet être-là, même quand il silence avec moi, il suffit.

Ce qui ronge le plus avec cette affaire-là qui te prend tout le corps sans que ça paraisse, parce que l'hémorragie qui te vide, ce n'est pas du sang, mais de la vie, c'est d'être convaincue de ta solitude, de ton inutilité, de ta futilité.

Ceux qui restent, ceux qui peuvent passer un après-midi à regarder au travers d'une fenêtre avec toi, sans rien dire, ceux-là t'aident à comprendre bien plus qu'avec tous les mots du monde, que tu vaux de quoi. Pis que tu devrais te rendre jusqu'à demain, pour voir.

Même si je sais ben pourquoi Sartre, il en vient à «justement» dire que «L'enfer, c'est les autres», je me permets de grossièrement travestir son propos en clamant, avec tout le kitsch du monde, que «La vie, c'est les autres», aussi.

On suit Véronique Grenier sur http://lesptitspismoe.tumblr.com/

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