Je me trouve toujours très drôle quand j'arrive à me pointer au poulailler assez tôt pour y surprendre les pondeuses jouquées sur les perchoirs, encore endormies, en pyjamas, les yeux collés, la baboune pré-café et le cot-cot qui sonne comme un "ta gueule!" Z'ont l'air un peu à côté de leurs pompes. Mais c'est un plaisir éphémère. De nature, les poules sont de bonnes vivantes qui retrouvent vite le sourire, c'est bien connu.
Bien connu aussi que les poules pondent des oeufs. Les nôtres ne font pas exception. Gloria, Ophélie, Soda, Shikta, Sissi et 728120 sont généreuses de leur ponte et prennent peu de pauses en cours d'année, ce qui nous laisse toujours un peu d'avance au frigo. À moins, bien entendu, que ne débarquent à la maison pour quelques jours quatre ados en pleine croissance.
Parents! Parents! Parents! Dites-moi, comment y arrivez-vous?!
C'est donc pour ça les deux boulots, les heures supplémentaires et les placements en bourse?!
Et moi qui croyais avec incompréhension et préjugés que vous faisiez tout ça pour la grosse cabane dans le nouveau développement et le «encore plusse gros» garage, double, ça va de soi. Pour la voiture de l'année, les voyages dans le sud en tout-inclus et le cinéma maison.
Mais non. Tellement dans le champ. Tout ça, juste pour nourrir vos enfants à l'adolescence, pour arriver à les sustenter en cette période où leur estomac quadruple de volume chaque fois que leurs bras allongent d'un centimètre. Mes salutations les plus distinguées, ma sympathie la plus sincère.
Mes neveux et nièces sont venus camper. 11, 12, 14 et 15 ans. Des amours. Drôles, brillants, curieux, ouverts, respectueux, très bons vivants. Et affamés. Les gars surtout, et ce sans vouloir être sexiste de l'estomac. Des puits sans fonds, des broyeurs-compacteurs, des gouffres naturels dont la moindre descente de rivière en kayak ou le plus petit tournoi de frisbee, de ballon prisonnier, de badminton ou de poches vient décupler les appétits.
Une dizaine de sacs de lait, quelques boîtes de biscuits, une bonne partie de ce que le marché avait à offrir en cerises de France et en fraises d'ici, suffisamment de baguettes de pain pour faire le trajet Montréal-Québec aller-retour, quelques tonnes de fromages, l'ensemble des réserves de crème glacée Coaticook au sucre d'érable, une dizaine de rangs de patates et quatre champs de maïs soufflé non-transgénique plus tard, ils sont repartis.
Je suis restée sans voix. Et sans réserve dans le garde-manger.
- Savez, les poulettes, si on avait des ados ici en permanence, même en leur pondant directement dans le gorgoton, vous n'arriveriez jamais à suivre la cadence. Vous ne pourriez pas assurer. Faudrait doubler l'escouade. Et encore...
Gloria m'a regardée, l'air insulté.
- Par prudence, et en fonction des prochaines vacances, je vais peut-être aller chercher six autres poules. Et un coq. Un cochon peut-être. Et une vache à lait. Je pense même à me mettre à chasser et à trapper. Qu'est-ce que t'en penses, Gloglo?
- Mange ta main, garde l'autre pour demain!
Tiens, j'ai dit la même chose aux enfants...