Là, je vous connais, je vous dis ça et tout de suite vous pensez gouvernance des uns, somnolence des autres. Depuis un moment, en fait depuis que la crue du printemps vous a sortis de votre lit, vous êtes tellement motivés et engagés, ça fait peur tout autant que ça fait du bien.
Mais moi, cette fois, pour vrai, pas de menteries, je voulais même pas parler de crise sociale. Je voulais juste me plaindre de ces petits deuils que l'on doit faire avec ce temps qui passe et qui vous troue la carcasse d'urgences.
Vous savez, ces trucs que vous pouvez aisément accomplir quand vous êtes une jeune tête folle pas mal au-dessus de ses affaires, puis poursuivre le lendemain encore, puis tous les jours suivants, sans remords ni courbatures, au diable la culpabilité, vive le moment présent, vive la jeunesse.
J'avais un talent inné pour le farniente. L'art de ne rien faire. De s'arrêter. Point.
Je n'y arrive plus. Ou si peu que ça ne vaut même plus la peine d'en parler, tout ce que je peux faire c'est m'en inquiéter.
Le désir de farniente est toujours là, dans mes tripes, omniprésent, envahissant même. Mais rien à faire, quand je ne veux justement rien faire, on dirait que je trouve plein de choses à faire, pis que je les fais, je me tape sur les nerfs.
Samedi matin, il est tôt, le soleil baille encore. Petit café au lait, les journaux du week-end, le chien se lance son bâton lui-même, les chats sont partis sur la trotte, les poules fouillent leur vieux tas de feuilles mortes, la mangeoire des oiseaux est encore remplie au quart, y a pas d'urgence. Avec ma douce, on s'installe dans la balançoire, face au soleil, quelques sections de journaux sur les genoux. Petit temps d'arrêt.
Et petite brise, qui traîne cette odeur de lilas jusqu'à moi. Dehors, le lilas, j'aime ça. Je lève les yeux. Tiens, vaudrait mieux arroser le potager tout de suite. Me lève au complet. Me lance dans le long processus d'arrosage des jeunes pousses. Le chien termine mon café. J'ai encore le boyau en main, autant donner de l'eau fraîche aux poules. Le tournesol est dans le poulailler, autant remplir la mangeoire des oiseaux, cotcotcot nous autres aussi on en veut pis tant qu'à donne-nous donc un nouveau tas de feuilles. Pas de problème y a justement celles que j'ai retirées des carrés d'ail qui ont besoin d'être ramassées, pis une fois là, pourquoi ne pas donner un coup de fouet à gazon pis semer le tournesol dans le bout du jardin.
C'est comme ça tout le temps. Vous dire, à un certain point dans la journée, en allant chercher une pelle ou un râteau dans la remise, j'en profite pour ramener le hamac, je l'installe à sa place, entre la pruche et l'érable, pis je m'y niche pleine d'espoir. Je me prends deux livres, trois sections de journal, un sans-fil et un nouveau café. Le chien s'assied là, le museau sur le hamac, attend son fond de bol. T'attends, je relaxe, là. C'est plate, qu'elle dit, la bergère anglaise, en ramassant un bâton. Viens jouer. Je me lève. Et c'est reparti...
À ce point, vous et moi savons bien qu'il n'y a pas 10 000 solutions, vous êtes probablement un peu comme ça aussi.
Ou bien je fais sereinement le deuil de farniente, jusqu'à ce que l'amertume me gagne.
Ou bien je persiste et m'entête jusqu'à renouer avec mon talent d'antan.
Je ne vous ferai pas languir, je suis une tête de cochon. Je prends donc les grands moyens, c'est-à-dire quelques semaines de vacances, pour mener à bien mon projet: réapprendre l'art de ne rien faire.
Souhaitez-moi bonne chance.