Petite vie dans le placard

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Sonia Bolduc

Imaginez-vous toute votre vie durant dans un placard. Ça peut être celui sous l'escalier, comme la petite Aurore ou Harry Potter, celui au fond du corridor où on range la literie, ou même la garde-robe de la chambre à coucher. Tenez, je me sens lousse, je vous accorde même le privilège d'opter pour l'immense walk-in devenu la norme dans toutes les cambuses de la province. Vous pourrez y ranger 500 paires de godasses par couleurs et odeurs et offrir des tours de manèges à vos tailleurs si vous le désirez.

Mais vous resterez dans le placard. Alors installez-vous aussi confortablement que possible.

Non, y a pas de chaise, encore moins de fauteuil. Un lit escamotable? Oubliez ça. Non, non, aménagez-vous une petite zone de confort dans un coin, avec la place dont vous disposez selon les dimensions du dit placard, puis apprivoisez votre environnement. Les vieilles bottes avachies dans le coin, une raquette de tennis en bois, la pile de photos et les bouts de billets de spectacle qui se côtoient dans une boîte de souliers de course, un vieux paquet de gomme balloune oublié dans la poche d'un k-way, un paquet de sacs remplis de choses qui servent à rien. Y a de tout pis pas mal de rien dans les placards.

Un peu d'air, un peu de lumière, on vous fournit les trois repas et autant de visites quotidiennes à la salle de bain adjacente. C'est la seule autre pièce à laquelle vous avez accès, parce qu'elle communique directement avec votre placard. Pour voir le reste de la maison, faut vraiment sortir du placard, sans trop savoir à quoi ça ressemble autour, s'il y a pas mal de monde pis si la maison est hantée.

Évidemment que j'essaie de vous faire un parallèle carrément boiteux avec la triste et trop fréquente réalité de ceux et celles dont l'orientation sexuelle dérange encore un peu. Mais bon, le placard, en vérité, je ne connais pas. D'hétéro bien heureuse pendant un million d'années, je suis passée il y a dix ans à un statut de lesbienne plus heureuse encore, au gré d'une rencontre inattendue. Oui, sur le coup, surprise et petit moment de panique. Puis what the hell! profitons de la vie. Vite fait, bien fait. Le rêve quoi.

Mais c'est pas toujours aussi simple. C'est pour ça qu'on en parle encore. Parce qu'il y a des sportifs qui ne veulent pas se faire ridiculiser sur le terrain par leurs adversaires, ni dans le vestiaire par leurs coéquipiers. Parce qu'il y a des profs qui se cachent de leurs élèves... et de leurs parents. Parce qu'il y a des employés qui ne veulent pas de problèmes avec le patron, et des patrons qui ne veulent pas de problèmes avec leurs employés. Parce que des hommes et des femmes de tous âges et des toutes conditions ne veulent pas perdre de clients, choquer les voisins, provoquer les intolérants, perdre leurs amis, être reniés par leur famille.

Et surtout parce qu'il y a des jeunes. Qui se questionnent, qui paniquent, qui pleurent, qui désespèrent, qui ont peur. Et qui cherchent. Des modèles, de l'inspiration, de la lumière, des histoires d'amour qui transportent, d'amitiés qui se soudent, de familles qui s'accueillent, des femmes qui sourient, des hommes qui réussissent, et vice-versa.

Surtout parce qu'il y a des jeunes qui se cherchent dans le regard de leurs aînés. Au grand jour, ils y verront de la fierté, de la confiance, de la liberté, du plaisir, de la vie pis de l'avenir. Dans la pénombre du placard, on voit moins bien.

Dans cette edition, on vous présente des gens qui ne vivent plus dans le placard. Vous verrez, ils ont bon teint, bonne mine. Parce qu'il faut bien sortir de l'homophobie un jour.

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