Le nécessaire

Hier, le p'tit m'a balancé, au terme d'un genre de chicane, cette chose qui a... (SPECTRE MÉDIA, JESSICA GARNEAU)

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SPECTRE MÉDIA, JESSICA GARNEAU

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Véronique Grenier

Hier, le p'tit m'a balancé, au terme d'un genre de chicane, cette chose qui a coupé le flot des mots de ma yeule : « t'as pas bien fait de me faire né ». La claque, toé. En pleine face.

Je comprenais difficilement comment on avait pu en arriver à cette conclusion après un cinq minutes qui avait comme point de départ que j'avais oublié d'enlever les croûtes de sa toast. Sur les internets, on aurait eu droit à un : well that escalated quickly. Du moins, c'tait mon impression. Mais au-delà de ça, qu'il en vienne de son grand, mais petit, six ans et demi à dire cette suite de mots, ça m'a effrayée.

« J'ai jamais demandé à venir au monde », c'est une chose, ça traduit que ce qui est vécu, on n'en est pas responsable, qu'on le rejette. Mais ça, c'tait une coche de pire. Mon p'tit me disait que le fait que je l'aie mis au monde, ce n'était pas une chose bonne. Que la frustration qu'il vivait à ce moment précis lui était tellement ingérable qu'il aurait souhaité n'avoir jamais à la vivre, n'avoir jamais eu à vivre. Très honnêtement, j'arrive pas à écrire les yeux secs.

J'me dis ben que ces mots, il ne les « signifiaient » pas, qu'il les a énoncés essentiellement pour blesser parce qu'il n'avait rien d'autre à offrir que le pire. Parfois, on va drette là, dans le pire, quand on manque de phrases. Pour être certain d'avoir au moins gagné ça, avoir blessé profondément. Mais là, il a atteint le fond ou le top du pire.

Ce qui m'a habitée pendant une fraction de seconde, ce sont tous les sourires; tous les repas, surtout ceux préférés, surtout ceux faits avec créativité; toutes les histoires lues; tous les je t'aime; tous les jeux; tous les rires; tous les chatouilles; tous les matins doux dans mon lit à se dire des secrets; tout. Ça fait six ans et demi plus 37 semaines que cet enfant m'occupe. Que je l'occupe. Que nous. Et tout ça n'a pas suffi. À lui faire comprendre et ressentir et croire et se vouloir suffisant. Ici. Momentanément, l'impuissance qui m'a pogné le corps et le coeur, elle se décrit mal. C'tait de l'effroi surtout. Parce qu'à « mais chu supposée faire quoi de plus, là? » je n'avais pas de réponse.

J'ai lâché le linge à vaisselle auxquels mes mains s'agrippaient, me suis crissée à genoux. Il était couché sur le divan. J'ai pris son visage ben doucement mais fermement entre mes deux paumes, l'ai regardé dans le fond des yeux et je lui ai répondu la seule chose qui me semblait adéquate de dire : qu'il était nécessaire. À l'existence. En soi. La mienne, en particulier. Que c'était la meilleure chose du monde qu'il soit né. Parce que son rire, parce que ses idées, parce que sa petite voix, parce que son drôle, parce que toute la vie devant lui. Il a dit « je sais ». Il a dit « je voulais pas vraiment dire ça ». J'ai dit « je sais », j'ai ajouté « viens, on va aller jouer ».

Mais j'entends encore ses mots. Et j'me demande comment viarge vais-je pouvoir m'assurer qu'il soit certain de sa nécessité. De sa pertinence. Qu'il n'est superflu, ni en trop, ni de trop. Comment vais-je lui faire sentir que je ne l'ai pas que « jeté dans le monde ». Qu'il n'est pas seul. Comment vais-je pouvoir vivre, désormais, sans cette inquiétude qu'il puisse se dire qu'il n'est pas nécessaire. Comment on fait ça donc enlever les chuchotements du regret de l'existence. Pour qu'ils ne se mettent pas à crier, les regrets, à prendre de la place, puis toute la place. Je la sais ben sa génétique, à mon p'tit. Je les sais ben, ses prédispositions au verre à moitié plein au verre à jeter par terre. Mais je refuse. Mais je non. Mais je fuck that.

Mais. C'tait juste des mots, juste du fâché. C'est surtout ça que je dois me répéter. Parce que ça pourrait peut-être me rendre un peu folle, un peu intense, un peu mère-trop. Au devoir de bonheur, à celui du care essentiel, aux besoins de base et à son attachement, il semble que je devrai tout de même ajouter celui du nécessaire. Et je ne pourrai qu'espérer que ce sera assez.

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