La course

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Véronique Grenier

Esti qu'on coure nos vies. Je m'excuse d'être grossière tout de suite, d'entrée de jeu, sans préavis. Mais ça ne se dit pas tant autrement.

Je m'écoutais l'autre matin, avec les p'tits, à les presser de manger, de s'habiller, de se laver les dents, d'enfiler leurs bottes. À les presser de me laisser les aider à faire tout cela, dois-je préciser, mais ça revient au même. Pis après, le soir, les presser de finir de manger pour faire les devoirs en vitesse, jouer en vitesse, prendre le bain en vitesse pour avoir un peu de temps avant qu'il ne soit trop tard pour leur lire quelques histoires. Et je suis efficace, là, et prévoyante. Je me lève tôt, avant eux, pour en faire le plus possible de telle sorte qu'à leur réveil, on puisse justement avoir un peu de lousse. Souvent, je me réserve même juste le luxe d'un café, pas de douche. Je sors leurs vêtements, la veille. Je fais du manger le dimanche, pour que le souper se prépare vite, la semaine. J'essaie, là. Fort.

Mais je les presse, pareil. Et ça me lève le coeur. Je leur apprends à devoir se compresser dans le temps. À ne pas le prendre, le temps. Je leur demande de se départir du luxe de l'être-enfant qui est justement d'être lent et maladroit et lunatique. Je leur apprends à faire comme je fais. Et comme je déteste faire. Rentabiliser le temps, le maximiser, être efficace avec lui. Parce que j'aurais besoin de dix heures de plus par jour. Notamment pour pouvoir souffler, un peu.

Je me suis prise d'un souhait, l'autre soir, alors que j'étais devant mon clavier à taper dessus un peu trop fort. Je me voyais assise devant ma télé, avec mon panier à linge. Je pliais du linge. J'avais un petit thé, pas loin. Pis c'était cela. Ma soirée.

C'est un signe très fort de mon souhait de pouvoir m'arrêter et me poser, deux minutes. Je ne plie pas mon linge. Il est en boule et en tas sur mon lit et dans le panier. Je pige dedans. J'ai l'impression d'économiser du temps, mais je sais que pas tant, ne serait-ce que pour trouver deux bas pareils. Les p'tits n'ont finalement jamais deux bas pareils, juste des bas qui se ressemblent. Moi aussi, d'ailleurs. Mais bref.

Si j'en suis rendue à fantasmer de plier des vêtements, pendant une soirée de temps, alors que c'est contre ma nature, je sais que ça devrait me parler de mon besoin de m'arrêter. Avant, peut-être, que je ne sois obligée par autre chose que ma volonté de le faire. Et que j'en perde pour vrai, du temps, du précieux temps, à ne plus pouvoir rien faire de ma personne parce que clouée dans un lit de fatigue, de mou, de corps qui se tient pu.

L'affaire, c'est que ce n'est pas évident d'arrêter la course, le faire plus. Notamment quand la vie nous y oblige parce que factures à payer, dettes, projets qui abondent et dans lesquels on veut se plonger.

Mais si je continue de me faire croire que tout cela est issu de la nécessité, je vais juste le poursuivre, mon sprint qui s'arrête jamais. Je vais juste entraîner ma progéniture à courir vite.

À regarder droit devant, la ligne d'horizon des buts à atteindre.

À manquer le paysage qui défile. À s'essouffler. À ne pas s'écouter le coeur qui bat trop vite, mais pas parce qu'il est si heureux, non, juste parce qu'on lui demande que ça : se débattre.

Cela fait que non.  

J'ai décidé d'essayer quelque chose. Parce qu'une habitude, ça se change pas vite de même, du moins, pas tout le temps. Au lieu de leur dire de se dépêcher, je leur dis de prendre leur temps. On dirait que le simple fait de se faire dire ça, qu'ils aient un espace pour agir, ça change comment ils sont. Tu vas me dire que j'aurais pu y penser comme une grande que ça ferait ça, avant. J'aurais pu. Mais parfois, ça m'arrive de chiller avec l'idiotie et il semble que ce fût une de ces fois. Ou c'est peut-être aussi juste que je ne voulais pas tant voir. Parce que ça m'aurait fait sentir mal. Coupable. Un peu plus. Sauf que me ramâcher la culpabilité, ça n'aide en rien. Et je me le dis, aussi.

« Fille, prends ton temps »

Mon père me disait toujours ça, quand j'étais petite : « Prends ton temps, ça va aller plus vite. » Il n'avait pas tort. On dirait ben. J'ai enlevé le vite de l'expression parce que je n'en veux plus, du rapide. Je veux de la vie en slow motion.

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