Le calendrier

Demain, il y aura un chouette événement. C'est le lancement du calendrier «... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

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IMACOM, JESSICA GARNEAU

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Véronique Grenier

Demain, il y aura un chouette événement. C'est le lancement du calendrier « Être », le résultat d'une collaboration du CALACS de l'Estrie et de l'organisme Arrimage. Dedans, il y a des femmes, toutes sortes de femmes. Mais excite-toi pas là, c'est pas un calendrier cochon. Ce sont des femmes qui ont été choisies parce qu'elles inspirent beaucoup plus que le tout chaud dans les pantalons. Douze mois de représentations différentes de ce qu'est l'être femme.

Pas de ce qu'il devrait, pas de ce qu'on voudrait de lui, pas de son Photoshop, non, juste ce qu'il est. Parce qu'il est beau et qu'on nous le cache souvent et qu'on nous offre beaucoup de « filles en série » comme l'écrit si bien Martine Delvaux dans le livre qui porte le même nom que l'expression.

Du coup, on a tendance à croire qu'il n'y a qu'un modèle. Et tant que d'autres modèles, d'autres visages et corps et manières d'exister ne se feront pas plus présents, ne pourront pas être plus présents, dans l'espace où l'on s'apparaît les uns aux autres, ce sera difficile de savoir et se dire et d'avoir le courage d'être autre chose que l'éternel attendu. Et j'pense qu'on en souffre et qu'on en souffre bien trop souvent en silence.

On m'a bien gentiment demandé d'être la porte-parole de ce calendrier et de figurer dedans. Honnêtement, je ne pensais jamais être porte-parole de quoi que ce soit, dans ma vie. Ni de poser pour un calendrier. Mais c'est le propre de l'existence que de nous surprendre, me risqué-je à énoncer comme une mauvaise quote sur fond de photo de plage.

J'ai accepté d'emblée la proposition, après un court moment de « je suis qui donc pour faire ça? » auquel j'ai dit fermement « tayeule, s'il te plait. » La question de l'être et de l'apparence, ça me touche comme un peu tout le monde. Surtout avec cette exposition en continu sur les réseaux sociaux. Mais aussi celle de juste la vie. C'est tellement la première chose qu'on offre, notre corps à voir. Dès qu'on est vu, c'est ça qui est pris dans le fond des yeux de l'autre. On est alors jaugé, jugé, classé. Et c'est ce qu'on fait, nous aussi, dans la rencontre de l'autre.

Pour certainEs, il y a un degré d'insupportable, dans cette exposition. Ça génère toutes sortes de charcuteries, de petite famine, d'incapacité à se regarder dans un miroir sans ne voir que du laid, que du ce qui pourrait être autrement, mieux. Arrimage traite de cette violence ordinaire que l'on peut s'infliger. Et ce qui s'y fait me parle. Parce que pendant un moment, je n'ai pu été capable d'avaler quoi que ce soit. Il a duré plus ou moins deux ans, le moment. Il m'a amenée à peser un 80 livres mouillée. 26 livres sous mon poids santé minimal.

Je voulais disparaître, prendre le moins de place possible, déranger le moins possible, être le moins possible. Avec du recul, c'est ce que j'en comprends. J'avalais du café et quelques bouts de toasts, par semaine. La faim, je ne savais plus ce que c'était. Je ne goûtais plus rien, la saveur des choses et, par extension, celle de la vie, s'étaient évaporées.

Mais j'avais du contrôle sur ça, ce que je ne mangeais pas. Alors que je croyais que toute ma vie était un chaos qui me renvoyait à chaque instant mon incapacité d'avoir de la pogne dessus, ce refus de m'alimenter, devenu le normal, c'était de l'ordre. Ça me calmait. Je fondais et ça me calmait encore plus. « Je » était de moins en moins. J'avais les os saillants, de la fatigue plein le corps, des étourdissements, froid tellement tout le temps. Les p'tits étaient p'tits. Je devais parfois les prendre les deux dans mes bras pour monter mon trois étages avec beaucoup de marches. C'était tough. Je shakais de partout, mais je les lâchais pas. Jusqu'en haut. J'tais fière de ça.

J'tais bonne avec les excuses, les raisons. Dès que je prenais un peu de poids, je le sentais tout de suite et je paniquais, vraiment. J'étais plus. Je me regardais dans le miroir et je voyais pas la bonne affaire. Je me voyais énorme. Mais je portais du zéro. Je ne pouvais pas être énorme. Mon être rationnel le comprenait, mais pas ce qu'il y avait dans mes yeux.

Un jour, à bout de la dépression et de moi-même, à bout de mon impuissance, me suis dit que fallait que je me reprenne. Que j'arrête de me laisser tomber de même, tout le temps. J'arrivais pas à trouver des raisons de le faire pour moi, ce moi qui ne voulait rien dire, fait que je l'ai fait pour ma progéniture. Pour les gens aussi qui semblaient vraiment voir de quoi de pas de marde en dedans de moi.

Je les ai crus. J'ai mangé un raisin, cette journée-là. Sans le couper en mini morceaux, sans le mastiquer trop longtemps. Ce sentiment de victoire n'a pas de mot. J'me trouvais lamentable d'être contente de moi pour ça. Mais coudonc. Aujourd'hui, ça reste un point très sensible, très fragile, très faible. Je n'ai plus de balance. Je dois souvent me rappeler de manger parce que ce n'est pas vraiment revenu, la faim. Je peux très bien oublier de m'alimenter quand je n'ai pas les p'tits comme il m'arrive de ne pas m'inclure dans le calcul des repas quand je suis à l'épicerie.

Mais je le sais alors je fais attention. Mon presque cent livres ne m'angoisse plus. J'ai le droit d'exister, asteure. Et ça me fait un genre de plaisir de le dire. On peut se vaincre soi-même. Pour le mieux. C'est un peu de ça qu'il y a dans ma face souriante de calendrier. J'espère t'y voir, au lancement. Ce sera un beau moment.Lancement du calendrier « Être » 2016

Jeudi 12 novembre 17h à 19h

Restaurant Le Cartier

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