Camomille

Parfois, il y a des humains qu'on aime et qui souffrent. Parce que la vie,... (Archives, La Presse)

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Véronique Grenier

Parfois, il y a des humains qu'on aime et qui souffrent. Parce que la vie, parce que des obstacles, des déchirements. Il est creux le puits de la merde existentielle. Et plein. Devant l'humain qui a mal, qui pleure, qui ne parvient plus ou pas à avoir de pogne sur sa souffrance tellement elle l'habite, se tient notre effroyable impression d'impuissance.

Si on pouvait se frayer un chemin dans la chair pour s'installer un camp, surveiller, tuer au passage et à bout portant, voire à mains nues, la douleur, ce serait pas pire. On pourrait aussi chanter des berceuses au coeur, en direct, le tenir pour de vrai quand il se mettrait à se débattre. L'embrasser du bout des lèvres, juste pour le chaud. À la limite, on pourrait même s'inviter en tas dans le camp. Que celui qui a mal se dise : « Wow. J'ai une armée, je peux me rouler en boule, un moment. » Poutrer, mais par en-dedans, t'sais. Pas par dehors, comme d'habitude.

Pour au moins tuer le tuseul.

Parce qu'on est seul en esti avec la souffrance. Elle se nomme, quand on en est capable, elle se voit dans les yeux creux, le blême du visage, la bouche qui se tord. Mais c'est tout. C'est de l'ordre du ce qui ne se partage pas [en soi, c'est peut-être pas une si mauvaise chose parce que si on pouvait se pitcher de la douleur en boulettes, j'pense qu'il y aurait une couche de laid de plus sur le monde, mais je m'égare]. Alors, cela fait que : je souffre, donc je suis seul. Genre. J'ai pas vraiment le droit de conclure ça de même, mais pour les besoins de l'illustration, je me le donne.

Et celui qui se trouve près de la personne souffrante, l'est tout autant, seul, car ce qui reste, ce n'est que la possibilité de se trouver devant et autour de l'autre, de le regarder, sans réellement pouvoir agir sur ce qui brûle, irradie, détruit. Et c'est dans l'espace entre les bouts de corps et les mots qui se disent, que se déchaîne l'impuissance. Ce mal, là, on le nomme peu. Celui de ceux qui aident, accompagnent, tiennent. Qui se vident aussi, s'écorchent. À ne pas pouvoir être suffisamment proches, à ne pas pouvoir être un peu plus qu'humains, à ne pas pouvoir le frayer le chemin dans la chair.

Le réflexe des mots sera alors le premier, celui des clichés surtout parce que ça nous rassure, ces phrases déjà abondamment mâchées qui doivent témoigner du vrai, qui le figent, le vrai. Qui donnent des bouées, des solutions. Un de perdu, dix de retrouver. Ça va aller. Tout passe. Donne-toi du temps. On balance du simple, de l'évident. Pour nous rassurer. C'est drôle, ça aussi. Devant la souffrance de l'autre, c'est tout d'abord moi que je dois calmer. Parce qu'elle nous ébranle, en fait, cette souffrance, nous ramène presque toujours à nous. Peut-être est-ce parce qu'elle pourrait être la nôtre. Peut-être est-ce parce qu'on veut tellement ne pas être dépourvus de moyens. Ben des peut-être. Mais ces phrases, souvent, font plutôt des briques entre celui qui les laisse tomber et celui à qui elles sont destinées. Y a un mur qui se construit pendant qu'on se dit qu'on a aidé. On alimente la distance, en fait. Le loin. On tue la possibilité du camp.

Je me souviens. Vouloir être tenue. En silence. Fort dans des bras qui me donnaient l'impression de me resloquer. Une main sur le coeur, aussi. Une sur la nuque. Qu'on m'aide à respirer quand je n'y arrivais plus, quand elle partait dans tous les sens, ma respiration. Je voulais qu'on me chuchote des histoires, pour me changer l'idée. Qu'on m'écoute essayer de nommer ce qui me faisait mal, sans nécessairement que d'autres mots viennent écraser ceux que je réussissais à libérer. Dans le temps de la douleur, il n'y a que ben de la douceur qui puisse se poser sur le vulnérable. Que ça. D'où ce mot qui me roule souvent en bouche, le doux. Dans le geste, dans l'accueil. C'est lui qui brèche la chair. Qui parvient à faire croire à celui qui souffre qu'on peut aussi la ressentir sa douleur, qu'il se déleste alors d'une part d'elle en s'appuyant sur nous. Pis, là, juste là, on a le droit de lui chuchoter : « M'a être ta camomille. ». Ça fera sourire. Ce sera un début.

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