Le choix

Vendredi, il y a deux extraits vidéos de l'émission En mode Salvail... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

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IMACOM, JESSICA GARNEAU

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Véronique Grenier

Vendredi, il y a deux extraits vidéos de l'émission En mode Salvail qui se sont mis à circuler sur le web. Des ex-candidates d'Occupation double y parlent de politique avec le célèbre animateur : « Préoccupation double », on a appelé ça. J'ai cliqué sur le lien en sachant que je le regretterais, en sachant que j'allais sans doute serrer des dents un peu trop fort.
Et ce fut le cas.

Le concept est fort simple : cinq jolies jeunes femmes, assises autour d'une table, doivent choisir qui devrait être le premier ministre du Canada. Éric Salvail siège au bout de la table, anime la discussion et pose les questions. Là, tu te dis que ça doit jaser léger. Là, je te réponds que j'admire ta perspicacité. Le mot « leadership » est bien mentionné une fois et on cherche aussi à connaître les enjeux les plus importants selon les participantes. Mais on parle surtout de chirurgie esthétique, de la beauté des différents chefs de parti, de sexe. Tout cela ponctué de gloussements, de quelques petites pointes adressées à l'une ou l'autre des femmes entre elles, des moqueries, aussi, de Salvail à l'endroit de certaines.

Ce sont dix longues minutes pendant lesquelles rien ne peut vraiment décoller du plancher pour aller rejoindre une ou deux idées. Même lorsque l'une des participantes s'y risque, en parlant de son intérêt pour la santé et de son bénévolat en soins palliatifs, elle se fait ramener son décolleté en pleine face. Pas littéralement, précise-je.

Pourtant, il y a chez presque toutes ces femmes de la verve, de la confiance, une aisance. Des éléments qui nous laissent croire que la discussion aurait pu être autre. Si on lui avait permis d'être autre. Il y avait tout de même une ancienne étudiante en sciences politiques, Andréanne Marquis - autour de la table, mais rien dans les échanges ne l'a laissé transparaître. Rien.

C'est peut-être stagé, aussi, mais on en doute. Ça importe peu. Ce qu'on a choisi de conserver, de présenter, de construire, n'a rien de très édifiant. Certes, ça se voulait divertissant, léger. On l'a compris. Drôle, sans doute. Du moins, un genre de drôle. De quoi raviver les jokes de blondes. De quoi nourrir cette idée [qui n'en a pas besoin] que les femmes et la politique, ça ne va pas ensemble.

Le premier extrait débute par un « on surprend le monde. ». En implicite : en osant parler de politique avec des personnes de qui on ne s'attend pas qu'elles puissent en parler. Mais puisqu'on ne fait que livrer aux spectateurs ce à quoi ils s'attendent, en fait, non, il n'y a pas d'effet de surprise. On aurait été vraiment surpris si le choix avait été celui, vraiment audacieux, d'aller là où on ne s'attend pas et de oui, parler de politique avec d'ex-candidates d'Occupation double. De leurs opinions, leurs incompréhensions, leurs certitudes. Là, tu te dis peut-être que ça aurait été moins drôle. Moins entertainant. Je te réponds que je ne le sais pas. Que pas nécessairement. Que kessé qu'on a à si souvent confondre le contenu avec du chloroforme?

Là, on termine tristement le visionnement avec comme premier réflexe de trouver ces femmes connes, en témoignent plusieurs commentaires que j'ai lus sur les réseaux sociaux. La lumière de la honte et du mépris, elles en sont couvertes. Mais. J'me dis. Les premiers responsables, ce sont surtout ceux et celles qui ont choisi les questions, qui ont choisi l'orientation de la discussion, qui ont choisi le copié-collé au montage. Parce qu'ils avaient le choix. Et, pour une énième fois, c'est celui du divertissement facile qui a été choisi.

Comme spectateurs, il y a de quoi d'un peu insultant, je trouve. Parce qu'on se fait dire que ces choix, ils sont mus par ce que l'auditoire veut. Et le contenu, ça ne l'intéresse pas. Il veut être diverti. Mais comment en est-on certain que ledit auditoire, par moment, il n'aimerait pas ça se faire parler comme s'il avait plus que cinq ans? On présume beaucoup de ce que l'auditoire est capable et de ce qui pourrait lui plaire. On ne peut pas le savoir, on lui donne tout le temps la même poutine à manger. On n'essaie même pas d'y ajouter du bacon ou des oignons. Fin de l'analogie.

Bref. Je suis toujours triste quand ces choses se produisent. Les femmes, et surtout les jeunes femmes, même si on pense - et à tort - le contraire, sont encore si souvent incertaines de la valeur de leurs opinions lorsqu'il est question de politique, d'économie, d'enjeux sociaux. Ce qui contribue à leur silence. Les modèles, même s'il y en a (je pense à une Aurélie Lanctôt, une Toula Drimonis,

une Rima Elkouri, une Elizabeth Plank, pour n'en nommer que quatre), manquent ou du moins, sont clairement moins visibles. Et des modèles, c'est ce qui inspire, c'est ce qui permet de se donner le droit de ou de légitimer ce que l'on pense ou ce que l'on fait. Du coup, à chaque fois où l'on choisit d'insister sur l'incapacité des femmes ou leur vacuité ou leur impertinence ou de les invisibiliser, ce sont des occasions ratées d'avoir permis à des personnes de pouvoir gagner en confiance et en voix. Et des occasions gagnées pour tous les genres de continuer à croire que les femmes n'ont rien à voir avec le sérieux, avec les « vraies affaires ». Mais on aura été divertis.

///

Ce que j'ai regardé : la première partie du documentaire HUMAN de Yann Arthus-Bertrand (ci-dessous) à qui on doit aussi HOME et plusieurs livres de photographie. Il y en a trois, parties. Ça vient de sortir. C'est beau, c'est poignant. Du particulier qui nous fait toucher l'universel.

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