Les patates

Les patates. On a un attachement aux patates. On met ça dans le pâté chinois,... (Archives, La Presse)

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Véronique Grenier

Les patates. On a un attachement aux patates. On met ça dans le pâté chinois, c'est l'ingrédient de base de la poutine, ça vient de la terre et on se dit encore attachés à ça, la terre parce que y a nos souches dedans. Et nos souches, on les aime. Donc quand t'es QuébécoisE de la souche, tu aimes les patates.

Là, tu pourrais me dire que y a peut-être de quoi de louche dans mon raisonnement, mais je vais te répondre que, pour les besoins de la démonstration, fuck le louche. J'ai besoin que tu me suives. C'comme pour la démocratie. Nos souches y ont des racines qui tiennent la démocratie et la liberté par le coeur. Ça explique le besoin de porter un sac de patates pour exercer son droit de vote. Les symboles, ça parle fort. Les accessoires, aussi. L'esthétique « Patates et démocratie », ça ne peut pas ne pas te toucher à moins que tu sois mort en dedans, à moins que tu ne respectes pas tes souches. Et tout le monde sait que la souche, ça importe parce que c'est nos racines et ce qui nous tient dans la terre de nos ancêtres sans qui on ne serait rien. Les patates, c'est notre mémoire. Et on ne peut pas être contre ça, la mémoire. Moi, j'ai un malaise à être contre ça. Donc je devrais avoir un malaise à être contre les patates. Et les patates de vote. Patates qui, je le rappelle, sont là pour nous rappeler que respecte nos lois, que la fraude possible, on n'est pas pour ça, que montre-moi ta face, je l'aime ta face. Je veux que tu fasses les choses bien et je vais me couvrir d'une couche de pas ridicule du tout pour te le rappeler. Je vais monter aux barricades, brandir mes patates pour sauver mes racines au nom de ma souche.

Mes patates pourraient servir pour contrer les paradis fiscaux, les femmes autochtones qu'on assassine, les changements climatiques pour lesquels on ne fait pas assez, la hache qu'on met dans les fondements même de l'égalité des chances en coupant dans l'éducation et la santé, mais mes patates, elles ont le sens des priorités et là, elles doivent s'attaquer à cette urgence qu'est le fait de voter à visage découvert alors que la loi autorise déjà tout le monde à voter à visage couvert si tout le monde le veut et un peu tout ça parce qu'une personne a souhaité faire son serment d'assermentation en ne découvrant pas son visage comme deux autres personnes avant elle, depuis 2011. Ça fait donc trois personnes. Deux enjeux différents. Mais détails.

Mes patates, le sens de la cohérence, elles s'en fichent. Du coup, je me sens un vrai guerrier de la démocratie avec mon sac de patates sur la tête. Je pourrais aussi militer pour que l'on cesse de voter par la poste, mais je vais plutôt faire comme si ça, ça ne comptait pas dans l'arsenal de mon indignation. Parce que par la poste, nécessairement, c'est juste des de souche qui font ça. Des de souche qui aiment mes patates. Des de souches qui aiment mes patates et qui, eux, ne frauderaient jamais ça, ma démocratie et mon système. Mais même s'ils le faisaient, je leur en voudrais moins. Nécessairement. C'est ce que mon racisme ordinaire me permet d'inférer. Mais chu pas raciste, là. J'ai juste peur de l'autre. Y pourrait toucher à mes patates, à ma souche. Y pourrait me dénaturer.

Et je pourrais continuer de délirer ainsi pendant longtemps, si longtemps. Sauf que ça m'épuise. Ça fait cela, les raisonnements de marde, épuiser. Tu dois l'être juste à avoir essayer de me suivre, mais j'espère juste que ton cerveau a eu des crampes. Et a refusé ce que je lui disais. C'tait grossier, je te l'accorde, mais tellement pas loin de ce que je vois circuler.

Je faisais un échange de commentaires sur les réseaux sociaux avec une personne qui défendait le sac de patates et à qui j'ai fini par offrir une analogie dans laquelle je comparais ce qu'elle disait à du fast food de la pensée et elle m'a répondu « moi j'aime ça [sic] du fast food bon!!! » Et là, j'ai tristement compris que ça ne me servait à rien, en fait, d'argumenter. Parce que devant les explications du pourquoi ses arguments étaient mauvais, elle a choisi le repli. Elle a choisi d'aimer davantage sa posture qui ne se justifiait pas à la possibilité de s'être trompée. Ou de devoir juste suspendre son jugement le temps d'évaluer de quoi il est composé.

Je le sais que c'est inconfortable et insécurisant cette possibilité de ne pas avoir pensé bienment, mais quand on alimente les débats de société à grands coups d'arguments non fondés, de suppositions, de cas de figure isolés, et que ces débats ont des impacts sur la vie concrète de personnes concrètes, on peut-tu viarge, se garder une petite gêne. On peut-tu. Ou juste se permettre une petite virée dans le complexe des choses. Même juste tenter d'y aller, le frôler, au pire. Ce sera déjà ça. Et ça nous évitera de montrer qu'on souffre de myopie, de pas capable de les voir, ces choses dans leur grand, dans leur plus loin que soi. Je sais ben qu'on aime nos opinions tranchées comme notre pain blanc pas de croûtes, mais on y perd un peu notre dignité collective, je me permets de dire.

Bon vote, là.

///

Ce que je lis : Les libéraux n'aiment pas les femmes d'Aurélie Lanctôt, paru chez Lux, la semaine dernière. Ça t'explique comment les mesures d'austérité/relances... tousse... budgétaires sont loin d'être neutres et que ce sont les femmes qu'elles fragilisent davantage. Même si tu n'es pas familierÈRE avec tout cela, il s'agit d'un essai qui t'explique bien ce qui est avancé et dans lequel tu ne peux pas te perdre. Ça se lit comme un coup de poing.

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