Les otages

C'parce que ça chie. C'est pas très poli de commencer les choses de même. Je le... (IMACOM, JOCELYN RIENDEAU)

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IMACOM, JOCELYN RIENDEAU

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Véronique Grenier

C'parce que ça chie. C'est pas très poli de commencer les choses de même. Je le sais. Mais il m'arrive de ne plus trop savoir comment les nommer, les choses. Surtout lorsque j'ai la mâchoire qui se disloque et les bras qui tombent devant elle. D'impuissance, d'incompréhension, de peut-être un peu de désespoir, aussi. Et là, chu là. Je regarde et je me dis « Wow, on est dans la marde [je reste dans mes images, tu auras noté] ».

On est dedans jusque par-dessus les yeux, même. Si on en avait pas jusque-là, je me dis que ça se passerait peut-être autrement. Qu'on entendrait peut-être plus de cris. Que les rues seraient pleines et bondées de monde en grosse colère. De monde en calice. De monde qui diraient à ses élus : « Non. Arrêtez. Regardez ce que vous avez fait. Ayez donc honte. Avouez que vous vous êtes trompés, que vous avez menti. Reconstruisez. »

Le Québec qui se fait charcuter depuis beaucoup trop de mois, ce n'est personnellement pas celui dont je veux. Là, tu pourrais me dire : « Déménage si t'es pas contente. » Là, je te répondrais : « Tayeule.» Impolie de même. Je ferais juste le penser, en fait, mais peut-être que ma face parlerait fort, elle a plus ou moins de filtre, voire pas de filtre du tout.

Parce que ça m'énerverait d'avoir à expliquer ce qui m'est évident, ce qui me prend dans le fond du ventre : qu'on se fait hypothéquer de l'avenir. Et pas un avenir lointain. Rien de moins. Là, tu pourrais me dire : « Oui, mais notre ceinture. Faut la serrer. Comme ferait un bon père de famille. » Là, je ferais juste te faire un regard plat. Je voudrais te dire que « attends un peu, j'pense qu'avant de faire des économies dans les bains aux personnes âgées ou dans les ressources pour les enfants qui éprouvent des difficultés, il doit sans doute y avoir un paradis fiscal dans lequel scalper de quoi et qu'un État pis une famille, ce n'est pas le même combat », mais je pourrais pas. Chu en crisse. Et c'est sincèrement juste ça que j'arrive à exprimer. Une légitime colère.

J'aime mon système public. J'y crois. Me semble qu'on a fini par se sortir de la misère et de l'ignorance avec lui. On jase là. On a peut-être oublié, parfois, j'me dis. C'était quoi le Québec d'avant l'universalité, d'avant l'accès à l'éducation, d'avant l'assurance-maladie, d'avant les congés parentaux, d'avant les centres de la petite enfance. On était pognés, on pouvait pas se déployer. Ça prend des conditions gagnantes, t'sais, pour ça. On a fini par se les donner. Mais là. On se les laisse enlever.

On entend des chiffres, des coupes. On laisse la famine s'installer. On se dit que ça va aller. Que ceux et celles qui tiennent le système à bout de bras, de tête, de souffle, ils vont juste continuer à le faire. Ils ont la vocation. Ils vont se dévouer. Ils vont les accepter les conditions de travail de marde, l'appauvrissement de leur situation, leur précarité. Ce sont juste des employés de l'État payés à même nos impôts. Ce sont des dépenses, on entend. Ce sont des investissements, je me dis. Des gens qui nous soignent, nous enseignent, prennent soin de nos enfants, de nos aînés. Ultimement de nous. De ce qu'on a de plus précieux, faut le dire. De l'égalité des chances. On peux-tu se le rappeler.

C'est peut-être parce qu'on peut difficilement se l'imaginer l'horreur de ce que ce sera dans quelques années au terme de cette entreprise de démantèlement. C'est flou, l'horreur, jusqu'à ce que ça te rentre dedans. Alors que la possible centaine de piasses de moins en impôts, ça, ça on peut la voir. Ça c'est une promesse qui nous parle. Tout ce qu'on aura perdu, on l'aura oublié de toute manière. On l'aura justifié, aussi. Parce qu'à quelque part, on aura souffert du syndrôme de Stockholm. On se sentira même redevable de ceux et celles qui nous auront ôté tout l'air des poumons en tuant nos services publics au nom de la dette. De la rigueur. De l'équilibre budgétaire. On leur dira merci. Parce qu'on sera morts en dedans. Enfermés dans notre caverne. Pris en otages trop longtemps. Instrumentalisés.

Et on les aura aidés. Avec notre silence.

Là, tu me dis que j'exagère. Je te réponds que peut-être. Mais je crains que non. Et comme il me reste juste ma colère, comme il me reste juste mes mots, comme il me reste juste mes pas, je te réponds que je vais faire ce que je peux. Lutter comme je peux. Faire la grève, oui. Appuyer ceux et celles qui le seront, oui. Manifester, oui. Il reste juste ça. Se tenir debout. Aussi longtemps que possible. Même dans la marde. Ne serait-ce que pour montrer qu'on est capables. Ne serait-ce que pour montrer qu'on n'abdique pas, qu'on n'a jamais voté pour ça, être pris en otage collectivement.

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