Les éclats

Je prends souvent pour acquis ou point de départ que je ne suis pas seule à... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Véronique Grenier

Je prends souvent pour acquis ou point de départ que je ne suis pas seule à vivre ce que je vis. C'est ce qui me donne le courage d'écrire à propos de ce qui me tourmente, me ronge, m'anime, me meut. C'est ce qui me laisse croire que mes mots résonnent dans d'autres têtes que la mienne, dans d'autres corps que le mien. Et cette idée de n'être pas seule, alors que c'est tout de même notre condition de base, la solitude, ça doux.

Surtout lorsque tu as devant toi un mur. Et que tu fonces dedans. Un peu trop vite. Avec pas de casque. Avec pas de protège quoi que ce soit. Avec juste ton petit peu de peau, tes os. Et tes jambes qui galopent, prises de l'envie pressante de te faire rentrer dans quelque chose de dur. Pour t'arrêter. Des fois le mur, il s'est érigé un peu au hasard des choses parce que la vie est plate de même. Elle nous bloque le chemin avec du béton, parfois assez haut pour couvrir la lumière du soleil. Les problèmes d'argent, de travail, de pas travail, de trop de travail, de pas de bonheur, d'amour de marde, d'enfants qui sont malades, de l'horizon qu'on ne voit plus. De tout. Le mur, il peut s'être gossé avec toutes sortes de briques et de roches. Il est plutôt inclusif dans son contenu. Des fois, on se le construit soi-même, aussi. Un peu connement, mais comme on le sait pas, on a peut-être alors le luxe d'une certaine indulgence. Même quand on se voit les poser une à une, les briques du mur contre lesquelles on va se fracasser dessus, plus tard. Avec une bonne swing.

L'affaire, c'est que ça se peut qu'il y ait des voies de contournement ou qu'on puisse juste s'arrêter au bas, à la lisière entre le gazon de l'existence et cet obstacle et juste y rester. Le longer, le gratter avec une cuillère pour y faire un trou, peut-être, un jour. Mais ça se peut aussi qu'on doive en arriver à la conclusion un peu contre-intuitive, surtout lorsqu'un instinct de survie nous anime, qu'il faut juste s'éclater dedans. Y foncer tête première. Corps premier. À toute vitesse et en le regardant pleinement. Comme si on l'acceptait tout en le refusant. Parfois, c'est la seule manière de faire. Pour que la vie devienne autre. Pour que l'on devienne autre. Il faut, pas littéralement, là, se briser pour que le mur s'effondre, lui aussi. Assumer que l'on va se mietter. Se chercher, momentanément. Devoir se reconstruire, nécessairement.

Mais on le fera de l'autre côté, là, où le soleil existe à nouveau. Et il se peut même qu'on ne ramasse pas tous les éclats de soi qui auront revolé un peu partout. Ça se peut qu'on en laisse par terre, qu'on se dise qu'ils fittent mieux dans la garnotte, au final. Ça se peut qu'on ait des bouts de trop. Après. Ça se peut que ce soit laborieux comme projet artisanal de se recoller les morceaux. De s'en trouver de nouveaux. D'en étirer certains. Ce sera sans doute chiennant. Mais. Le soleil, il vaut la peine. Tout comme le soi. Qui avait besoin de frapper un mur, de rencontrer une limite. Qui en avait besoin pour se rappeler pourquoi il est là et où il va.

Là, tu te dis que je t'amène dans de drôles d'endroits avec mon analogie. Mais c'est ça pareil. Avoir du doux pour soi, parfois, c'est de choisir l'autre côté du mur. T'auras compris que j'en ai un devant moi. Et que je fonce dedans. Ce n'est pas le premier. Alors je sais. Que mes éclats seront des souvenirs à sourire, en fait. Que la douleur du choc sera aussi un souvenir, un jour. Et que les bouts de moi qui se resloqueront, au fil des heures, des jours, des semaines, ce seront des bouts choisis. Des bouts aimés. Des bouts qui me raconteront une histoire belle. Malgré tout. Malgré un mur.

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