La classe

Cette session-ci, j'enseigne au cégep de St-Jean-sur-Richelieu. Il n'y avait... (Archives, La Presse)

Agrandir

Archives, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Véronique Grenier

Cette session-ci, j'enseigne au cégep de St-Jean-sur-Richelieu. Il n'y avait pas de tâche pour moi à celui de Sherbrooke. Les joies de la précarité, on appelle ça. C'est donc une heure et quarante minutes de voiture pour y aller et une heure et quarante minutes pour en revenir. Du lundi au jeudi. Jusqu'au 10 octobre, fin de mon remplacement. Après, je devrai trouver autre chose. Joies de la précarité, je rappelle. Le mardi, je quitte à 5 h 30 parce que mon cours est à 8 h.

Je vois le soleil se fucking lever.

Je mange un beigne à mi-chemin pour me féliciter. Glacé au chocolat, le beigne.

Et de 7 h 58 à 8 h, on regarde une vidéo de chats, en classe, question de se créer une zone de confort avant que le vent de la pensée ne s'agite en nos esprits, souvent encore insuffisamment caféinés.

L'été m'avait permis d'oublier ce que sont les premières semaines devant et avec une classe. Quand tout est à faire, à créer. Parce qu'enseigner, même au collégial, ce n'est pas se tenir droit, la craie à la main, devant un tableau et réciter de la matière que des étudiantEs assis sagement copient dans un cahier.

J'imagine que ça peut n'être que cela, dans certaines circonstances, mais ce n'est pas ce que l'expérience m'a montré ni ce à quoi j'aspire comme enseignante. Parce qu'une classe, un groupe, c'est une vie en soi. Il y a des réactions, des non-réactions, des voix, des questions, des vies. Et il faut composer avec tout cela sous peine de perdre quelques individus au passage ou de se perdre soi-même si on ne parvient pas à les joindre et que la classe puisse se scinder entre leur zone et celle de l'enseignant, sans possible communication.

La première fois et la deuxième fois et la troisième fois où tu te présentes devant plus d'une trentaine de paires d'yeux, je te jure que garder sa contenance, parvenir à résister aux regards, c'est demandant.

Ils te jugent, te jaugent, t'évaluent.

Pis tu le sais et ils le savent que tu le sais. Tu as à la fois tout à gagner et tout à perdre, sans arrêt : leur confiance, leur respect, leur envie de passer du temps avec toi, d'apprendre de toi. Ça n'a pas tant à voir avec l'amour qu'ils peuvent te porter, ça on n'y peut pas grand chose, que ce quasi nécessaire lien entre eux et toi qui fait qu'ils resteront là, dans ta classe, même si. La vie, le difficile de la matière, son aridité lorsque c'est de la philosophie dont on parle, leurs limites. Parfois, la persévérance d'un étudiant, c'est parce que t'es la seule personne qui lui demande comment il va aujourd'hui. Aussi semi-triste que ça. Et il est aussi là le difficile de la tâche, parvenir à les voir suffisamment. Un à un. Dans ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent être pour les accompagner comme du monde jusqu'au bout de la ride.

C'est un équilibre qui se construit et se tient et peut se perdre moment après moment. Un équilibre qui est appelé à se renouveler cours après cours. Ça l'a un peu de quoi de terrifiant, en fait. Faut pas trop y penser. Devant ma classe, je suis sans doute à mon plus vulnérable. Une vulnérabilité qui doit se comprendre comme une ouverture, comme ces bouts de savoirs et de moi-même que je leur offre pour qu'on construise quelque chose. Une relation pédagogique.

Je carbure beaucoup à ce lien. Une classe peut te porter et se porter si elle le veut bien, si elle s'ouvre, si elle te laisse faire. Et quand ça se produit, ça vaut tous les beignes mangés trop tôt et l'usure de la voiture. Et ça me rappelle pourquoi je persiste à faire cela, malgré les conditions de marde de la précarité. Malgré l'inutile qu'on ose attribuer à ce que je fais. Dans ma classe, avec eux, quand ils osent prendre la parole, quand j'ai leur attention soutenue pendant de longues minutes parce qu'on buche sur un texte difficile, quand ils sont contents de comprendre, de voir plus large, je le sais en estiche que c'est précieux, que c'est fragile, que c'est nécessaire.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer