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Le 10 septembre, c'est la journée mondiale de la... (Archives, La Presse)

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Le 10 septembre, c'est la journée mondiale de la prévention du suicide. JEVI : 1 866 277-3553. Association des proches de personnes atteintes de maladie mentale de l'Estrie : 819 563-1363. Urgence de psychiatrie de l'Hôtel-Dieu, à Sherbrooke.

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Véronique Grenier

Je suis enfant unique, mais j'ai déjà eu un presque frère. Il était beaucoup plus vieux que moi, on se chicanait souvent. J'ai pris ma première brosse avec lui, dans le sous-sol de notre oncle et notre tante. Ce soir-là, on a mangé un poulet complet avec juste nos doigts et des chips. Y comprenait pas pourquoi j'aimais les livres, pourquoi j'étais tout ce que j'étais.

Mais on se comprenait, tout le temps, pareil. Il avait même le droit de m'engueuler, j'écoutais sa voix forte me dire les « bonnes affaires » et il arrivait souvent que ses mots faisaient leur chemin jusqu'à mon attitude. Et adolescente, il m'est arrivé d'en avoir, de l'attitude. Je ne connais personne qui a re-eu ce droit, depuis lui.

Y conduisait beaucoup trop vite, n'aimait pas mélanger sa nourriture dans son assiette. Il aimait les chiens, les chars. C'tait un genre de « p'tit crisse ».

Il est parti dans l'armée, à un moment donné. Il est revenu dans une boîte. Ça a fait un trou. Gros, le trou. C'tait une mort à prévoir, ceci dit. Une mort dont on se doutait. Une mort annoncée. Une mort pour laquelle je vais passer le reste de ma vie à me dire « Ouin, mais si. ». Si un geste, si un mot, si un regard, si si si si si si si et re si. J'vais juste avoir du silence, par exemple. Pis des larmes qui me viennent aux yeux, encore là, alors que je t'en parle.

Il y a quelques semaines, c'était « l'anniversaire » de cette journée où il s'est enlevé la vie. Bam. De même. Il paraît que sa cigarette fumait encore quand il a été trouvé. À chaque année, depuis, je revis l'instant où j'ai su que.

Je revenais de chez mon père chez qui j'avais passé l'été, m'apprêtais à reprendre le cégep. Je m'étais achetée des verres pour mon futur appartement et j'avais vraiment hâte de les montrer à ma tante chez qui j'habitais et chez qui j'entassais toutes ces choses que j'achetais pour mon chenous à venir. J'ai sonné. Personne n'est venu ouvrir. On est entrés. Mon oncle et ma tante étaient assis dans leur chaise berçante. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne se levaient pas. Ma tante a lividement balancé un : « Éric s'est pendu ».

Y a mes genoux qui ont lâché, littéralement. J'avais beau être effouarée sul plancher, je continuais de tomber par en-dedans. J'pouvais juste murmurer des « non », en boucle. Parce que c'était absurde, parce que je refusais que ce soit arrivé. Il y avait sa mère qui hurlait, animalement, dans une autre pièce. Elle était au téléphone.

Encore aujourd'hui, je pense à lui avec un shake dans les genoux, un trou dans le ventre, un non dans la yeule. On avait en commun d'être bipolaires. On a reçu nos diagnostics la même année. Mais on n'a pas vécu les choses de la même manière. Ou été entourés de la même manière. Ou bénéficiés de soins de la même manière. Ou su nommer la marde de la même manière. Je suis encore là, malgré moi, malgré beaucoup. Pour moi, aussi et surtout. Pas lui.

Après toutes ces années, je persiste à me dire que j'aurais dû lui tenir la main assez fort avant, ben avant, cet esti de jour de trop. Et même si je sais que ça prend ben des affaires pour maintenir une personne en vie alors qu'elle n'en veut plus de la vie, que je ne peux pas vraiment me sentir coupable ou responsable de son « choix », j'pense pas que ça puisse me sortir de la tête, ma part de « si ».

Après plus d'une dizaine d'années, je ne parviens plus à entendre sa voix. Son rire. Avec le temps, même les images que j'ai de lui ne sont que celles des photos. Des souvenirs figés. Je me suis fait à son absence.

Il ne me reste que des impressions de fougue, d'idées à la con, de raisons de faire des yeux en l'air, d'éclats de rire, de réconfort. Et ces occasions où je ne prends plus de chance de m'immiscer dans la vie d'autrui. Tenir la main, écouter, recevoir les mots difficiles et les embrasser, ces mots, l'hôpital, s'il le faut. Je ne pourrais porter le poids d'un « si » de plus. Ni celui de n'avoir poutré adéquatement un humain qui souffre.

Le 10 septembre, c'est la journée mondiale de la prévention du

suicide. JEVI : 1 866 277-3553.

Association des proches de personnes atteintes de maladie

mentale de l'Estrie : 819 563-1363.

Urgence de psychiatrie de l'Hôtel-Dieu, à Sherbrooke.

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