Le motard qui n'en était pas un

Le récit d'Éric Nadeau a été repris par... (Archives, La Presse)

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Le récit d'Éric Nadeau a été repris par l'auteur Martin Bisaillon. Le livre L'infiltrateur, l'histoire d'Éric Nadeau qui a piégé les Hells et les Bandidos est paru aux en 2005 aux Éditions Les Intouchables.

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Christine Bureau

Shhht. Silence. On ne parle pas de ça. On se tait. On se terre dans le secret. Ah pis non! Parlons-en des secrets...

Nul ne sait mieux cultiver un secret qu'un agent d'infiltration. Éric Nadeau en sait quelque chose. Pendant plus de dix ans, il a dû jouer au motard pour le compte du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Même sa conjointe ignorait la nature de son travail, elle qui pensait plutôt qu'elle sortait avec un bandit.

« Il faut avoir les nerfs solides, il faut être intelligent », lance d'emblée Éric Nadeau. L'infiltrateur a d'abord été membre des Hells Angels avant de changer de camp. À l'époque, les Hells Angels et les Rock Machine/Bandidos se livrent une solide guerre, celle connue au Québec sous le nom de « guerre de motards ». Environ 200 personnes y ont laissé leur peau, dont des innocents. Mais pas Éric Nadeau, malgré les risques qu'il a pris.

« C'est sûr que c'est tough. C'est une guerre de cerveaux, il ne faut vraiment pas que tu te trompes sur rien. Tu ne peux pas raconter tes histoires, il faut que tu les inventes. Il faut que tu oublies ton passé. Il faut que tu deviennes un loup pour être parmi les loups », confie celui qui doit vivre caché avec sa famille depuis maintenant 13 ans.

Et comme loup, il a été particulièrement crédible. Au fil des ans, le jeune homme s'est bâti une réputation de bagarreur. Il a travaillé jusqu'à devenir secrétaire du chapitre Nomads des Bandidos. Le plus dur n'était pas de fréquenter des criminels. C'était la peur d'être démasqué, une peur qui dure nuit et jour. « Souvent, j'étais en voyage avec eux, deux fois par semaine, on allait à Toronto. On couchait dans des hôtels et j'avais peur de parler en dormant. Surtout qu'ils voient mon micro... Ça peut arriver des fois, de faire un cauchemar. De parler, de bouger et qu'ils voient ton micro. C'était du contrôle », mentionne-t-il.

Il y a aussi la peur d'être suivi. Après chaque rencontre avec les motards, Éric Nadeau doit retrouver ses contrôleurs pour écrire son rapport. « Les motards, c'est pas des nonos. Ils ont une intelligence au-dessus de la moyenne. C'est des gens qui sont paranoïaques aussi, ils peuvent même penser que leur mère les a trahis », raconte-t-il.

Vient ensuite la peur de faire partie d'une guerre qui fait des morts. Éric Nadeau a été victime de cinq tentatives de meurtre au cours de sa carrière. « Faut dire qu'en plus d'être infiltrée, une gang pense que t'es dans l'autre gang. Il ne faut pas oublier que la guerre des motards, c'est la plus grosse guerre qu'il y a eu en Amérique du Nord. Il y a eu plus de morts que dans le temps d'Al Capone. Il y a eu une centaine d'incendies criminels, ça a fessé fort », rappelle-t-il.

Assez fort pour que cette guerre des motards s'éternise de 1994 à 2002. Ce n'est que cette année-là qu'Éric Nadeau a pu avouer à sa conjointe son véritable travail. Il a alors quatre enfants. Il part alors se cacher pendant un mois avec sa famille dans un chalet sous protection policière. « C'était le 5 juin 2002. Je m'en rappelle comme si c'était hier », confie-t-il.

« Je me méfie de tout »

Encore aujourd'hui, Éric Nadeau est hanté par son passé d'infiltrateur. Il a déménagé 21 fois depuis le 5 juin 2002. Il reçoit encore aujourd'hui des menaces de mort. « Je me méfie de tout et de tout. Je dois vérifier et contre-vérifier et contre-vérifier trois fois. Je ne peux pas faire confiance à grand-monde », avance-t-il. Surtout qu'il a été ébranlé par l'affaire Benoît Roberge, l'ex-policier spécialiste du crime organisé qui a vendu des informations aux Hell's Angels.

« Moi, c'est avec ce gars-là que j'ai commencé. J'ai tout lu les transcriptions, les mandats de preuve [contre lui]. Je suis vraiment déçu. Je ne peux pas comprendre. Il m'avait tellement backé, tout le temps protégé », mentionne-t-il. Il travaille d'ailleurs sur un livre qui racontera ses 12 années passées avec Benoît Roberge, en plus de collaborer à la production d'un documentaire.

Même si la guerre des motards a fait de sa famille des victimes collatérales, Éric Nadeau assume son passé, il n'a pas le choix. « C'est sûr que j'ai beaucoup de regrets, mais j'ai beaucoup de nostalgie aussi. J'ai eu du fun, c'était vraiment un travail utile à la société. C'est très demandant pour un homme au niveau personnel. J'ai beaucoup appris à me connaître là-dedans. »

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