J'ai choké

La semaine passée, l'équipe de La Nouvelle faisait son dossier sur les... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

Agrandir

IMACOM, RENÉ MARQUIS

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

La semaine passée, l'équipe de La Nouvelle faisait son dossier sur les soins palliatifs. Je me suis défilé. J'ai trouvé à peu près dix bonnes raisons de passer mon tour. Pas le temps, surchargé. J'ai sauté sur l'occasion quand j'ai su que quelqu'un d'autre voulait faire mes textes. En bon français, j'ai choké. Pis pas à peu près.

Il y a quelques mois, j'avais écrit un texte sur le deuil périnatal où j'interrogeais des parents endeuillés. Ç'avait été intense. Je devais prendre des pauses entre mes entrevues. Ça me tentait pas de revivre ça.

Mon père était de cette génération d'hommes qui ne prenaient pas soin d'eux. Il m'a souvent raconté que, pour joindre les deux bouts, au tout début de sa vie professionnelle, il bossait des 18 heures par jour. Toute sa vie, il a fumé. Il a mangé tout croche. Il gérait mal ses émotions, son anxiété était dans le tapis. Et il avait une relation - comment dire - un peu particulière avec l'alcool.

Mon père est décédé le 14 décembre 2010 dans son lit d'hôpital. Il avait 61 ans. Un cocktail de plein de diagnostics : cancer du poumon, foie défaillant, bactérie, diabète. Ça faisait quelques semaines qu'il était cloué à son lit. Deux ou trois jours avant de mourir, il est entré dans une espèce de coma, un genre de période où ses organes et ses facultés ont tout simplement décidé d'arrêter de fonctionner. Il n'était plus avec nous.

Juste avant cette transition, je lui donne un coup de fil. On échange des banalités. Je lui dis que je vais retourner le voir très bientôt. Au moment de raccrocher, une petite voix me dit que c'est peut-être la dernière fois que je parle à mon père. « Papa, je t'aime. » « Je l'sais ben », qu'il me répond en guise de « moi aussi ». C'était la dernière fois.

La semaine passée, deux jours avant la parution du dossier de La Nouvelle, j'apprends qu'un homme que j'admirais est décédé après un très long combat contre le cancer. Un de mes profs d'université, le genre dont on se souvient toute sa vie. Il donnait un cours de droit à une gang d'étudiants de première année au bac en politique à 8 h 30 le matin. Tellement passionnant que, malgré les partys bien arrosés de la veille, tout le monde se pointait. J'ai eu la chance de le recroiser dans un cadre professionnel dans les années qui ont suivi l'obtention de mon diplôme. Un gars rassembleur au sourire contagieux et à l'énergie débordante.

Le lendemain de son décès, le père d'un ami est à l'hôpital. Tumeurs. Avec un « s ». Le surlendemain, j'apprends la mort d'un grand-oncle des suites d'un cancer.

Je ne suis pas pantoute du genre bouillon de poulet pour l'âme ni croyance en l'univers. Mais c'était peut-être une façon qu'a eue la vie de me faire sentir cheap. Cheap de ne pas avoir voulu écouter des gens qui ont eux aussi le droit de dire ce qu'ils vivent. Cheap parce que le souvenir de mon père est de moins en moins présent dans mon quotidien, et que j'avais peut-être une occasion de le faire revivre un peu, même si c'était juste le temps d'un article.

Pourquoi c'est aussi difficile de parler ou d'écrire sur la mort? La peur, peut-être. J'ai peur de la mort elle-même, peur de faire une maladresse, de dire un mot de trop. Mais aussi (et surtout) peur du regard de la personne qui aurait été devant moi et qui se fait faire un gros câlin par la mort. Un regard qui veut dire que je ne peux pas comprendre, que je ne suis pas conscient de la chance que j'ai de pouvoir vivre, que je me préoccupe trop de banalités superficielles et de mon petit nombril.

Il est 9 h. Avant d'écrire ce texte, j'étais sur le point d'aller jogger. Banalité du quotidien. C'est probablement un trop-plein de culpabilité et d'un sentiment de lâcheté qui m'a poussé à mettre de côté mes runnings et à sortir mon ordinateur. C'est peut-être aussi une façon désespérée et maladroite de vouloir me racheter.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer