«Salut André!»

André Bonin a inspiré nombre de ses élèves...... (Courtoisie)

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André Bonin a inspiré nombre de ses élèves... et craqué pour la secrétaire.

Courtoisie

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On rend cette semaine hommage dans La Nouvelle à des profs qui ont marqué le parcours de certains, voire de plusieurs de leurs élèves au fil du temps. Pas mal de belles histoires en perspective...

Je me souviens du soulagement éprouvé en entendant le ton amical derrière ces mots. C'était en juin 1986, en ce jour fatidique où les profs de 6e année traînent leur horde de préados aux bras déjà plus longs que les jambes à la polyvalente, pour leur donner un avant-goût de ce qui les attend de l'autre côté des vacances estivales.

Nous étions terrifiés. Surtout par la gang de grands fendants en polo qui attendaient la parade de jeunots, bien calés sur la rangée de bancs face à la cafétéria. Passage (ou rite de passage) obligé pour assurer la survie de nos corps en pleine croissance, et dont ils allaient pleinement profiter pour rire de notre tronche de juniors. On devinait bien qu'ils prenaient là une douce revanche sur l'humiliation qu'ils avaient eux-mêmes subie quatre ans plus tôt. Ou cinq, ou six, on n'est pas là pour juger leur performance académique.

J'avais beau être déjà plus grande que la moyenne des filles du secondaire, le contraste entre mon kit Au Coton pastel et leur duo « coat de bum/jeans remonté avec un cintre » laissait présager une domination de type « girafe au milieu d'une bande de hyènes ». On les watchait nous watcher de loin, satisfaits de leur effet. Puis, le masque est tombé et leur visage s'est illuminé au passage du grand frisé avec une mallette de cuir. « Salut André! » Mon père. Mon futur prof de maths, l'autre côté des vacances estivales.

Mes parents se sont rencontrés au secrétariat de l'école St-André d'Acton à la fin des années 60, et se sont suivis à la Polyvalente Robert-Ouimet nouvellement construite. Elle comme secrétaire, lui comme prof d'éducation physique, en soutane. On se doute bien que l'uniforme des Frères du Sacré-Coeur prenait le bord du vestiaire pour ses cours. N'empêche que c'est la petite secrétaire au sourire ravageur qui l'a fait défroquer pour de bon.

Mes profs du secondaire m'ont donc connue avant ma naissance. Ils m'ont vu grandir, beaucoup et longtemps, m'ont vu percer mes dents avant de les orner d'une belle clôture de broches juste à temps pour la rentrée au secondaire. J'ai passé mon enfance à courir dans la salle des profs, à avoir le trampoline du gymnase juste pour moi la fin de semaine, à supplier les filles de la réception de me laisser actionner la manivelle du vieux copieur à alcool mauve. Je m'y suis sentie chez moi jusqu'à ce jour de juin 86 où les élèves de secondaire 4 m'attendaient avec leur sourire carnassier. Quand j'ai senti que mon père était un prof aimé, j'ai su que j'allais être safe.

André Bonin m'a donc enseigné les maths en 86-87, sans favoritisme, animé par la même passion pédagogique qu'avec mes camarades. C'est là que j'ai compris l'impact que peut avoir un prof dans la vie de ses élèves, les bons comme les maganés. Dans sa classe sont passés des bols, des toffes, des filles-mères, des doubleurs, des « rejets » (l'intimidation n'existait pas en 86, on était juste rejects). Tous le saluaient comme un chum quand il passait dans le corridor.

Nombre d'entre eux m'ont envoyé un témoignage bien senti lors de son décès l'automne dernier. « Il m'a fait aimer les maths. » « C'est grâce à lui si je suis passée à travers le secondaire. » « Un prof humain qui savait toujours nous faire rire. » « Même quand je n'étais plus dans sa classe, il était toujours disponible pour me donner un coup de main avec mes devoirs. » Des témoignages que j'aurais aimé partager à ses funérailles, mais qui sont restés pognés dans ma gorge nouée de jeune madame fraîchement endeuillée.

Je me reprends donc aujourd'hui pour rendre hommage au prof qui m'a le plus marquée.

Salut, André.

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