Un après-midi à la faculté de théologie

Rachel Genest, Pierre Mailloux, Loïc Brurat-Naulleau, Emmanuel Cotton,... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Rachel Genest, Pierre Mailloux, Loïc Brurat-Naulleau, Emmanuel Cotton, Sylvana Al Baba Douaihy et Nancy Gouin « prient » pour que la faculté de théologie et d'études religieuses de l'UdeS survive.

IMACOM, MAXIME PICARD

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La faculté de théologie et d'études religieuses de l'Université de Sherbrooke fermera ses portes, apprenait-on en décembre dernier. Mais à quoi ça sert, une faculté de théologie? Notre collaborateur Dominic Tardif est allé le demander à ses étudiants.

«Tu t'en vas-tu bonne soeur? »

C'est la question qu'ont beaucoup posée les amis et collègues d'Annick Bélanger quand l'intervenante sociale en itinérance leur a annoncé qu'elle entamait des études à la faculté de théologie et d'études religieuses de l'Université de Sherbrooke.

« Moi, j'ai des tattoos, je suis percée. Regarde-moi la face, j'ai-tu l'air d'une bonne soeur? » me demande-t-elle, dans le local de l'Association étudiante de la faculté. Non, tu n'as pas pantoute l'air d'une bonne soeur Annick, pas pantoute. « Ce sont les gars de la rue qui m'ont emmenée ici. Je travaille avec eux au Partage Saint-François et leur spiritualité est très vivante. Ces gars-là sont en quête. Quand ils venaient m'en parler, de leur spiritualité, je me sentais phony, je n'étais pas en mesure de leur répondre. Maintenant, je me dirige vers une carrière en milieu carcéral comme aumônière. »

On aurait cherché une preuve que la faculté de théologie n'est pas un repaire de défenseurs d'un savoir archaïque et poussiéreux qu'on n'aurait pas trouvé plus lumineux exemple que cette Annick au franc-parler et au coeur gros comme ça.

Annick ne deviendra donc pas bonne soeur, pas plus que ses collègues réunis autour de la table en ce début d'après-midi deviendront curés. Soyons clairs : ce n'est pas ici que sont formés les gens d'Église. Rachel Genest, par exemple, s'intéresse aux phénomènes sectaires. Loïc Brurat-Naulleau aspire à enseigner au secondaire. Nancy Gouin, une éducatrice spécialisée, complète présentement un baccalauréat multidisciplinaire.

« J'avais fait un certificat en psychologie, un autre en toxicomanie, raconte-t-elle, et je me demandais en quoi je ferais mon troisième certificat. Je ne m'attendais pas du tout à aboutir ici. C'est en discutant avec d'autres étudiants que j'ai vu que ça pourrait m'aider. J'ai souvent été confrontée à des gens d'autres confessions, d'autres cultures. Je travaillais avec un enfant, je rencontrais ses parents, la maman portait un voile, c'était papa qui parlait. Il me manquait des clés de compréhension que je suis venue chercher ici. »

Ils incarnent tous des exemples concrets - s'il faut employer ce mot qu'aiment tant nos dirigeants - de l'importance de cette faculté de théologie, qui fermera ses portes en mai pour faire place à un centre interdisciplinaire sur le religieux contemporain. Selon le courriel dans lequel le doyen annonçait la nouvelle, ce centre « hébergerait les programmes et tous les étudiants et étudiantes engagés dans l'étude du religieux contemporain ». Les « importantes compressions budgétaires » qui pèsent sur le monde universitaire justifieraient cette décision.

Sylvana Al Baba Douaihy doute qu'un tel centre puisse à lui seul garantir la pérennité de l'étude de la théologie à l'Université de Sherbrooke. « Le processus de restructuration a commencé en mai dernier, sans que les professeurs ni les étudiants soient consultés. On s'est retrouvés en décembre avec une décision », dénonce l'étudiante au doctorat et représentante de l'Association des étudiantes et étudiants de la faculté. « Un centre interdisciplinaire n'assurerait pas l'autonomie de la discipline. Ce seraient les doyens des autres facultés qui le géreraient. » Un centre interdisciplinaire n'aurait ainsi sans doute pas autant de marge de manoeuvre et de pouvoir que le suppose une structure facultaire.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu'une faculté de théologie doit s'adapter aux « défis de notre époque » et tisser davantage de liens avec d'autres milieux?

« Les professeurs et les étudiants en théologie collaborent déjà avec d'autres facultés. Moi, je travaille sur les liens entre le terrorisme et le religieux, Sami Aoun est mon directeur de thèse. D'autres travaillent sur les liens entre spiritualité et naissance en collaboration avec la faculté de médecine, par exemple. »

Le religieux partout

La faculté de théologie et d'études religieuses forme donc des gens appelés à oeuvrer dans différents secteurs de notre société. D'accord. Mais la fermeture d'une faculté de théologie, pour ceux qui croient encore à une certaine idée de l'université comme dépositaire ultime de la connaissance avec un grand C, accrédite la crainte d'une liquidation plus vaste des ses piliers.

« On se retrouve avec une université très technicienne, très pragmatique, qui va fournir des services technologiques, techniques, regrette le professeur Marc Dumas. Ce serait une perte pour l'université de mettre de côté ces savoirs fondamentaux, qui sont basés sur l'histoire et sur l'analyse des textes. Si la théologie disparait, qu'est-ce qui va ensuite arriver avec la philosophie? »

Le sacrifice de la FATER, premier indice du triomphe d'une université Bombardier/Cascades/Rio Tinto Alcan? Pas besoin d'être gonflé de cynisme pour s'en inquiéter.

Le théologien souligne l'ironie du moment choisi par la direction de l'UdeS pour mettre la clé sous le tapis. Après la crisette nationale du projet de Charte des valeurs, le religieux faisait de nouveau irruption dans l'actualité en janvier dernier par le biais des attentats chez Charlie Hebdo.

« Une faculté de théologie, ça forme des hommes et des femmes capables d'analyser le phénomène religieux. Il était auparavant relativement bien circonscrit dans les traditions, dans les églises, et il s'est beaucoup déplacé ailleurs dans la société. » Autrement dit, les croyances se trouvent de moins en moins à un endroit précis et de plus en plus partout (comme Jésus).

Pierre Mailloux, un sympathique jeune retraité d'Hydro-Québec qui effectuait récemment un retour aux études, abonde dans ce sens. « Il n'y pas une journée où la religion n'est pas dans le journal, personne ne va dire le contraire. Les gens ont peur du religieux parce qu'ils ne le comprennent pas. Tu vois, aujourd'hui, on apprenait que six jeunes Montréalais sont partis faire le djihad en Syrie. Les diplômés de la faculté pourraient être utiles pour tenter d'expliquer ça. »

On ne connaît jamais vraiment quelqu'un avant de savoir ce en quoi il croit. Renoncer à une faculté de théologie, c'est peut-être aussi renoncer à se comprendre et à se connaître.

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