Le bulldozer

On va faire une métaphore filée. Aussi douteux cela puisse-t-il être, parfois,... (Archives, La Presse)

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Véronique Grenier, Keith Éthier

On va faire une métaphore filée. Aussi douteux cela puisse-t-il être, parfois, de métaphorer. Mais une image vaut mille mots, hein, n'est-ce pas.

Cela fait que.

La machinerie.

Lourde.

Un bulldozer, plus précisément. Cette chose qui aplatit, en avançant et en reculant, qui transforme et condense tout sous son poids. Cette chose qui ne s'en fait pas trop de ce qu'elle écrapoue et détruit, sans doute parce qu'elle travaille à apprêter le terrain pour que du « nouveau » puisse s'y édifier. Du « nouveau » ou de « l'autre » nécessairement mieux que l'ancien, dit-on.

Ainsi, le bulldozer va. Il avance, uniformise. Sans égards. Déterminé à redéfinir ce qui est. Avec tout le bruyant possible. Et quand il se nomme État démocratique, c'est désemparant. Parce qu'il est de bon usage, en démocratie, de rechercher le consensus et de fonder nos décisions sur des avis raisonnables, de se garder une petite gêne devant les grands projets de transformation auxquels peu de citoyens adhèrent. Il nous semble aussi que tout ça va de pair avec le devoir de délibération dans l'espace public? Exigence qui ne s'apparente pas aux pseudo-exercices cosmétiques de consultation auxquels on a droit plus souvent qu'autrement. L'État-bulldozer est désemparant, surtout lorsque « les faits » et les experts lui disent que la voie qu'il est en train de gosser n'est peut-être pas la meilleure. On jase, là.

Ce à quoi nous avons affaire, ici et maintenant, c'est à un gouvernement qui se fait bulldozer et qui rase le paysage, devant nous. Devant nos yeux. Et nos bras et nos yeules qui tombent à terre. Devant ce tout cela qui, au fil des mois, a fini par s'habituer à ce paysage nouveau, au son des coupes qui pleuvent à tous les jours.

C'est dorénavant le lot quotidien que d'apprendre la disparition de tels programmes, d'emplois, de ressources, que d'entendre des stratégies de communication un peu cheap et de se faire assourdir, voire pervertir, l'esprit avec « d'habiles » jeux de mots. Avec l'idée que tout cela est né de la nécessité, du falloir, de l'obligé. Et que ceux et celles qui résistent ne sont que les bébés pourris gâtés d'une époque révolue, des gauchissss qui vivent loin des « vraies affaires », des gens qui n'y comprennent rien.

Sauf que peut-être pas.

Le Québec devient autre. Nous allons devenir autre. Et l'esthétique de cette aliénation est celle induite par le vide : ce qu'on ne voit plus, ce qu'on a perdu, on finit par l'oublier. Par ne plus pouvoir même concevoir ce que c'était. L'État-bulldozer transforme l'horizon et l'espace qu'on habite. Il importe de rappeler que nous n'y avons pas consenti. Et puisque nous sommes le paysage transformé, ce qui se fait aplatir, c'est nous, ce que nous sommes et ce que nous étions.

On n'est pas né pour un petit crisse de pain. On n'a pas à devoir se contenter de moins. Pas devant l'indécence, les mauvaises raisons, les inventions, la manipulation.

La machinerie qui s'avance sur nous carbure notamment à l'indifférence et à la peur des citoyens. À leurs préjugés, aussi. Elle va continuer son chemin tant qu'elle sera alimentée. Tant qu'on ne lui fera pas fermement signe d'arrêter. Et il faudra, pour cela, crier fort. Se faire entendre de celui qui la conduit, ladite machine. De celui qui doit agir en notre nom, rappelons-le. Parce que ce dont on veut se souvenir, ce n'est pas de la fois où on s'est fait raconter une belle histoire, la fois où on s'est endormis, mais de la fois où on l'a faite l'histoire, en refusant d'être moins, en se tenant debout devant, non pas un tank [wink wink], mais un bulldozer un peu dans le champ.

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