SOCIOFINANCEMENT

La plus belle option en période d'austérité

Nicole Bergeron et Isabelle Tardif de Pro-Gestion Estrie... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Nicole Bergeron et Isabelle Tardif de Pro-Gestion Estrie estiment que le sociofinancement est là pour rester, pour autant qu'il soit correctement encadré.

IMACOM, MAXIME PICARD

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Sur Kickstarter, Haricot, Indiegogo ou Ulule, les campagnes de sociofinancement pullulent. Une tendance lourde semble se dessiner en matière de financement de projets en démarrage. Comment expliquer la popularité de ce mode de financement basé sur la solidarité de la collectivité?

Selon Nicole Bergeron, le contexte socio-économique actuel ne peut que favoriser cette tendance. « Avec le désengagement de l'État au niveau des subventions et les critères des institutions financières, c'est de plus en plus difficile d'avoir accès à du financement. Il faut trouver des moyens alternatifs pour continuer à créer des entreprises et des emplois. À mon avis, c'est la plus belle alternative à laquelle on peut avoir accès dans cette période d'austérité. »

La directrice générale de Pro-Gestion Estrie estime également que le recours au sociofinancement trouve ancrage dans une certaine philosophie d'entrepreneuriat. « Les jeunes qui se partent en affaires aujourd'hui ne le font pas nécessairement dans le but de faire fortune. Oui, il faut que le profit soit là, mais les valeurs sociales sont importantes. C'est pour ça qu'on voit de plus en plus de projets collectifs, de coopératives ou d'entreprises d'économie sociale voir le jour. Le sociofinancement s'inscrit parfaitement là-dedans. »

Une pratique d'hier au goût du jour

Il serait faux toutefois de penser que le sociofinancement est né de la dernière coupure budgétaire. « Au fond, c'est juste une extension de ce qu'on appelle le "love money", qu'on a toujours utilisé. Quand un entrepreneur n'a pas le profil requis pour emprunter, il va vers son entourage. Beaucoup d'entrepreneurs se sont servis de ça pour avoir le levier qu'ils ne réussissaient pas à aller chercher autrement. »

Nicole Bergeron rappelle également le travail effectué par le Réseau Québécois du Crédit Communautaire pour offrir aux entrepreneurs en démarrage des fonds provenant de communautés religieuses, de centrales syndicales ou d'entrepreneurs privés souhaitant contribuer à la vitalité économique de la collectivité.

Des initiatives comme les Cercles d'emprunt ont déjà fait leurs preuves en se basant sur un modèle très similaire à celui du sociofinancement. « Ce sont des gens qui choisissent d'investir, sans nécessairement qu'il y ait un grand retour sur l'investissement, parce qu'ils croient par-dessus tout à la capacité de créer de la richesse en favorisant l'entrepreneuriat. »

« On en entend davantage parler parce qu'il y a davantage de besoins », estime pour sa part Isabelle Tardif, conseillère en gestion chez Pro-Gestion. « Quand on est en phase de précommercialisation, les banques ne sont pas intéressées à prendre le risque. Cette pratique vient combler un vide. »

Loin de penser que la tendance encouragera l'État ou les banques à limiter davantage l'accès à du financement, Nicole Bergeron croit qu'au contraire, la popularité du sociofinancement pourrait bientôt faire des jaloux. « Les institutions financières qui refusent aujourd'hui d'investir dans certains types d'entreprises ou certains secteurs d'activité vont peut-être se rendre compte que par cette voie-là, il y a de beaux succès, qu'on crée de la richesse, et qu'il y a même des possibilités de retour sur l'investissement. Elles vont peut-être évoluer elles aussi, se rendre compte qu'elles sont en train de perdre des clients et s'adapter. »

Peu importe le chemin emprunté pour solliciter de l'aide pour démarrer un projet, qu'il s'agisse du « love money » dans sa famille, d'une campagne sur un site de sociofinancement ou d'initiatives telles que les Cercles d'emprunt, il y aura toujours des fonds disponibles dans la collectivité, selon Nicole Bergeron.

« On dit qu'on a de moins en moins accès à du financement, alors que des capitaux, il n'y en a jamais eu autant à l'échelle planétaire. Il y en a, de l'argent qui circule, et il y en a des gens qui vont accepter avec enthousiasme de le prêter pour stimuler le démarrage d'une entreprise. Ils investissent dans toutes sortes d'affaires, il faut juste leur donner l'idée; aviez-vous pensé que vous pouvez aider la collectivité à s'enrichir en soutenant l'entrepreneuriat? »Vers un cadre réglementaire

Devant l'ampleur de la popularité du sociofinancement, le Réseau Québécois du Crédit Communautaire (RQCC) presse le gouvernement d'agir pour encadrer cette pratique. Ce populaire mode de financement a d'ailleurs fait l'objet d'une recommandation du Réseau dans un mémoire déposé en décembre dernier devant la Commission de révisions permanente des programmes.

Le document Crédit communautaire, petites entreprises et création d'emplois recommande en effet « que le gouvernement crée un environnement juridique favorable au développement de la finance participative permettant le déploiement de la collecte d'épargne solidaire : Crowdfunding ». La directrice générale de Pro-Gestion, membre du RQCC, affirme qu'un cadre réglementaire est nécessaire.

« Je n'y vois que du positif, mais il va falloir que ça soit reconnu et encadré, tant sur le plan légal que fiscal. On ne voudrait pas qu'il y ait de la fraude ou de l'abus. N'importe qui pourrait saisir cette opportunité, mais pas nécessairement avec les bons objectifs », mentionne Nicole Bergeron. « On nous dit qu'on doit se responsabiliser, être plus autonomes et aller vers d'autres sources de financement, mais on a besoin d'avoir des paramètres bien définis. »

Elle souhaite entre autres qu'on examine la question de l'universalité de l'accès à ce mode de financement. « J'aimerais que ça serve en priorité les projets et les entrepreneurs pour qui c'est excessivement difficile, voire impossible d'aller chercher du financement autrement. Il ne s'agit pas de refuser systématiquement de traiter différents projets, mais il va falloir y réfléchir comme il faut. Si ce sont encore les mêmes personnes qui auraient accès à du financement traditionnel et qui ont recours à cette source alternative, on va encore avoir des gens qui vont perdre leur dernier espoir. »

Membre fondateur de la coopérative de solidarité La Fabrique, qui a eu recours au sociofinancement, Julien Lamarche émet des réserves sur cette idée. « Je vois le sociofinancement comme manière démocratique, accessible à tous, d'éviter les voies traditionnelles comme les subventions gouvernementales et les banques. Je crois donc que ça doit être le plus libre et le plus ouvert possible. »

La conseillère en gestion Isabelle Tardif se dit par ailleurs encouragée par la démarche de l'Autorité des marchés financiers (AMF) qui se penche présentement sur la question. « Ça va donner beaucoup de crédibilité à cette forme de financement, et plus de sécurité pour les bailleurs de fonds qui viennent compléter le montage financier. »

Parés pour accompagner la vague

En tant qu'organisation possédant déjà une expertise en la matière, de par l'administration des fonds alloués dans les Cercles d'emprunt, Pro-Gestion aura une longueur d'avance pour accompagner les projets lorsqu'un cadre règlementaire sera établi selon sa directrice générale. « Il y a déjà des discussions et des négociations qui se font en ce moment. Le gouvernement est conscient qu'il a fait des choix avec ses coupures, mais il trouve toujours important de permettre à des gens de démarrer en affaires. S'il y a moins d'aide, de subventions et de programmes, il est obligé de trouver des alternatives, et le financement participatif, on lui amène sur un plateau d'argent. »

« Ça viendrait cautionner la pratique, et ouvrir des portes qui ne se seraient pas ouvertes autrement. Les investisseurs se diraient c'est sérieux, c'est encadré, j'ai le goût de participer à ça. On a démontré avec des résultats probants ce qu'on peut faire avec les moyens qu'on avait à notre disposition. Si on ouvre encore plus grand, et qu'on encadre le sociofinancement comme il faut, ça pourrait permettre d'aider encore plus de monde, et d'atteindre les résultats qu'on veut. »

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