Vous n'êtes pas une unité de production

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Prendre du temps libre pour s'épanouir en tant que personne, c'est s'assurer d'offrir à la société le meilleur de soi.

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Noémie Verhoef

C'est le temps des Fêtes et vous courez à gauche et à droite sans prendre le temps de souffler? On le sait bien. C'est la même chose pour pas mal tout le monde. Mais peut-on prendre le temps de prendre le temps?...

Ce titre énonce peut-être une évidence, mais on tend tous à l'oublier dès qu'une fin de session ou la date de remise d'un important projet se pointe le bout du nez. Et ce n'est peut-être pas si dramatique si ce ne sont que des moments ponctuels et limités dans le temps qui nous font agir davantage comme un boulon dans une machine que comme un être humain à part entière. Le problème, c'est quand des décisions et des projets sociaux d'envergure font la promotion de la productivité plutôt que de l'humanisme.On a certainement, donc, le droit de ne rien faire, mais on ne sait plus comment. Ou plutôt : on nous a tellement répété que « l'oisiveté est la mère de tous les vices » qu'on se sent immédiatement coupables lorsque nous contemplons l'idée de passer un après-midi à lire un roman ou à faire du cocooning devant la télé. On se justifie alors avec des pensées telles que « j'ai eu une très grosse semaine au travail, je le mérite » dans l'espoir de faire taire la culpabilité.

Et si nous n'étions pas coupables de quoi que ce soit?

La « vertu » du travail

Dans son Éloge de l'oisiveté, Bertrand Russell, grand philosophe, logicien et mathématicien britannique, fait une intéressante critique du travail et de la profitabilité comme objectif ultime de la vie humaine.

Ce court essai démontre que cette valorisation du travail manuel, que l'on connaît depuis la période préindustrielle, ne sert finalement qu'à réconforter les ouvriers qui peinent tout le jour durant à produire des biens dont leur famille ne consomme qu'une infime partie.

Or, d'aucuns se rallieront à la pensée de Russell lorsqu'il écrit que « comme il est légitime [de penser] que le travail est généralement désagréable, il est injuste qu'un individu consomme davantage qu'il ne produit ». Il s'ensuit que la vision idéaliste du travail que promeut une poignée d'aristocrates depuis le dix-neuvième siècle n'a en fait pour objectif que de s'assurer la possibilité de rester oisifs et de rassurer les ouvriers dans leur travail acharné en leur faisant miroiter la vertu du travail.

Cette mentalité est maintenant si ancrée dans notre culture de la productivité qu'elle se reflète même jusque dans le langage et les proverbes d'usage. N'avons-nous pas tous entendu quelqu'un dire qu'il était « né pour un petit pain »?

Toujours plus

Si le travail n'est pas une fin en soi, reste tout de même qu'il est un mal nécessaire. Nous devons produire suffisamment pour bien vivre et obtenir un certain confort, sans quoi nous ne serions pas en mesure de profiter de nos temps libres, car trop préoccupés par notre survie.

Depuis l'industrialisation, l'Homme a toutefois inventé une panoplie de machines destinées à faciliter le travail manuel. En toute logique, cela aurait dû mener l'Homme non pas à produire deux fois plus - puisqu'il produisait déjà suffisamment pour être confortable -, mais bien à travailler deux fois moins. Évidemment, ce n'est pas ce qui s'est passé.

Afin de profiter davantage de la productivité de la judicieuse combinaison des ouvriers et des machines, une poignée d'individus - que Russell appelle justement les « oisifs », ceux qui ne produisent rien, mais jouissent plus - se sont affairés à créer davantage de besoins. C'est le rôle du marketing et de la publicité : nous faire croire que ce qui n'est qu'un inutile surplus de confort constitue en fait un besoin essentiel. Comment pourrions-nous expliquer que des gens se piétinent entre eux pour une Smart TV pendant les soldes du vendredi noir, si ce n'est en constatant la facilité désarmante des publicitaires à créer des besoins selon la volonté des marchands?

Travailler moins, faire plus

La solution que propose Russell pour renverser le culte du travail passe inévitablement par un changement profond des mentalités. En effet, tant que les gens se sentiront davantage valorisés par leur travail que par le développement personnel, ils ne désireront pas travailler moins. Logique.

Il faut réapprendre à être oisifs, c'est-à-dire à jouer. Faire quelque chose parce que nous en avons l'envie et non pour obtenir un salaire ou un quelconque bénéfice prévisionnel en retour.

Chacun, travaillant à moitié moins, aurait le temps nécessaire de se découvrir des intérêts personnels - les uns la littérature, les autres la science, etc. - et chacun des domaines d'expertise jouirait d'une liberté que seule la recherche désintéressée peut offrir. Russell, ainsi que bien d'autres penseurs, sont d'ailleurs d'avis qu'il y a beaucoup plus d'activité dans le loisir que dans le travail : une personne passionnée de littérature qui s'affaire à écrire son premier roman mobilise ses capacités tout entières alors que la même personne, dans une chaîne de montage, ne fait usage que de ses deux mains.

Au final, prendre du temps libre pour s'épanouir en tant que personne, c'est s'assurer d'offrir à la société le meilleur de nous-mêmes sans diminuer la production nécessaire des biens et des services dont elle a besoin tout en développant ce qui fait de nous des êtres humains et non de simples unités de production.

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