Guy Nantel: éloge de la liberté

Pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Avec un titre comme Nos... (Spectre Média, Frédéric Côté)

Agrandir

Spectre Média, Frédéric Côté

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) Pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Avec un titre comme Nos droits et libertés, on saisit d'emblée à quoi Guy Nantel a choisi d'arrimer ce cinquième effort solo qu'il présente en primeur dès mardi, au Vieux Clocher de Magog. Le thème, dans l'air du temps, est un épicentre délicat. Et il a le dos large. L'humoriste le sait.

« J'ai beaucoup réfléchi à cette question des droits et libertés. En a-t-on trop ou pas assez? D'un côté, quand tu te fais censurer un numéro, par exemple, tu t'en plains, tu dénonces le fait qu'on perd nos droits et que la liberté d'expression, c'est essentiel. Et en y réfléchissant davantage encore, tu te dis qu'on vit tellement dans l'ère du je-me-moi où tout le monde ne défend que ses droits personnels qu'on perd beaucoup au chapitre de la colle collective. Il y a quelque chose qui disparaît, on n'est plus qu'une somme d'individus qui ne forment plus un tout. Je ne sais pas jusqu'à quel point toute l'affaire avec Mike Ward a été l'élément déclencheur de ma réflexion, mais elle l'a nourrie, c'est certain. »

L'affaire en question remonte au printemps 2016, en amont du Gala des Olivier. À quelques jours de la diffusion télévisée de la grande fête de l'humour, ICI Radio-Canada avait mis le couperet dans le numéro que Nantel devait présenter avec Ward. Motif invoqué : au vu du texte préparé par le duo, assureur et diffuseur trouvaient le pari trop risqué. Parce qu'une poursuite est de nos jours si vite arrivée.

La décision avait soulevé l'ire de nombreux humoristes, qui avaient joint leurs voix pour crier à la censure. L'épisode, un peu surréaliste dans la mesure où c'était une première pour Nantel en 28 ans de carrière, survenait dans la foulée de la poursuite (de la Commission des droits de la personne) qui pendait au bout du nez de Mike Ward pour ses propos sur le petit Jérémy.

Bref, le contexte n'aidait pas. Il n'est pas plus avenant maintenant.

« D'un côté, Mike Ward va porter sa cause en appel cet automne, ça risque de faire jurisprudence, on va certainement en entendre parler. D'un autre côté, il y a les libéraux qui veulent faire une commission sur ce qu'on aura le droit de dire, ou pas, sur la question religieuse. Il faudra vivre avec les conséquences politiques, légales et juridiques de tout ça. »

L'épineux sujet des droits et des libertés est au coeur de ces débats, et de moult autres aussi,

pas toujours édifiants. Dans pareil paysage social, disséquer sur scène l'essentielle question des droits et libertés en n'épargnant rien ni personne, en touchant autant au consentement et à la liberté sexuelle qu'à la censure artistique et à la souveraineté du Québec, c'est un peu casse-gueule. Ça aussi, Guy Nantel le sait.

Show pivot

« C'est un show pivot. Je suis d'ailleurs allé voir la Commission des droits de la personne avec mon script en leur demandant de souligner en rouge ce qui passait ou pas. Ils n'ont pas voulu le faire, bien sûr. J'ai l'impression que la poussière va lever avec ce show-là, que ça va faire parler du

monde. Ultimement, c'est le public qui décide. Je suis conscient que je touche à des questions sensibles. »

La plus délicate concerne sans l'ombre d'un doute la religion et l'immigration, la liberté de culte et l'imposition des droits religieux. Un noeud social difficile à dénouer. Mais esquiver le bouillant sujet n'était pas une option pour Nantel.

« La moitié du show porte là-dessus. »

Il s'en trouvera pour s'indigner de ses blagues et le traiter de tous les noms, il s'en doute.

« Je trouve ça drôle, quand même, parce que lorsque j'ai fait la Course Destination monde, j'ai gagné le prix Ouverture sur le monde. Je suis quelqu'un de très ouvert, j'aime voyager et je souhaite l'accueil. Je pense que l'évolution des individus, autant que celle des peuples, ne se fait que par des contacts et des échanges entre les gens et les collectivités. Mais ce n'est pas une raison pour faire n'importe quoi au nom de l'opportunisme politique. Si tu te comportes comme un sans dessein, que tu sois habillé en curé catholique ou en sikh, je vais dire ce que je pense de ça. Je ne me gênerai pas. Et ça peut heurter des susceptibilités. Parce que socialement, ça passe si tu ris des raëliens, des catholiques, des témoins de Jéhovah. Mais si tu dénonces des trucs sur les musulmans ou les juifs, par exemple, là, c'est bien possible qu'on te traite de raciste. »

Qu'on le menace, aussi. Nantel y a pensé, lui qui a déjà reçu des messages disons peu avenants sur les réseaux sociaux. On lui a demandé, aussi, s'il n'avait pas une petite crainte à l'idée de déballer ses vérités toutes crues sur planches.

La peur est bien piètre conseillère. Et elle n'est certainement pas un moteur qui propulse vers l'avant.

« On ne peut pas arrêter de faire des shows à cause de ça. Si mon destin, c'est de mourir parce qu'il y a un désaxé qui n'aime pas ce que je dis, ce sera ça. Intérieurement, je sais que je suis quelqu'un de bon qui souhaite du bon, autant aux individus qu'aux collectivités. Après ça, si quelqu'un est obsédé par une lubie et décide que c'en est fait de moi, eh bien ce sera ça. Je ne peux pas reculer là-dessus. Il peut t'arriver des choses graves quand tu parles, mais il peut en arriver aussi si tu te tais. Tu peux être très en colère en restant silencieux, en sachant que c'est la peur qui te musèle et que ce sont des salauds qui mènent le monde. »

Pas question de baisser les bras, donc. Pas question, non plus, de tomber dans le défaitisme.

« Je suis toujours optimiste par rapport à la société dans laquelle on vit. Au Québec, on peut dire à peu près ce qu'on veut quand même, on peut aller où on veut. On tient tout ça pour acquis, mais quand on fait le tour du monde, on réalise que c'est rare, les endroits où on a une telle liberté. Sauf que ça s'étiole peut-être un peu. Depuis 2001, on sent que les gouvernements prennent de plus en plus de place dans cet espace-là au nom de la sécurité collective, au nom de l'ouverture sur les autres, au nom de toutes sortes de motifs plus ou moins valables. Le 11 septembre 2001 a changé la face du monde, le cours de l'histoire. Il y a un avant et un après. On le voit lorsqu'on va à l'étranger », mentionne celui dont les blagues trempées dans l'ironie et le cynisme sont devenues une marque de commerce éprouvée.

Son dernier spectacle, Corrompu, a franchi le seuil des 125 000 billets vendus. Celui qu'il s'apprête à lancer à Magog est déjà bien rodé.

« Il reste peut-être un ajustement ou deux, mais sinon, le show est vraiment prêt. »

La société qu'il dépeint dans ce nouveau tour de piste peut nous faire grincer des dents ou rire jaune, c'est selon. Ultimement, l'humoriste espère que certaines lignes nous resteront en tête.

« Je fais d'abord de l'humour, mais il y a toujours une trame derrière mes numéros. »

Une réflexion nourrie, aussi. Et s'il a un constat à faire, un seul, c'est celui-là : parler des droits et libertés commande nécessairement d'évoquer aussi les devoirs et les responsabilités de tout un chacun.

« Parce qu'au final, on n'est bien qu'avec les autres. »

Vous voulez y aller?

Guy Nantel

Nos droits et libertés

22 au 26 août, 20h30

22 et 23 septembre, 20h30

Vieux Clocher de Magog

Entrée: 39 $ et 42$

Et la liberté virtuelle, dans tout ça?

Les questions de libertés et de droits prêtent flanc à moult amalgames pas toujours heureux. Chacun se réclame de l'une et de l'autre. Dans la vie comme sur le web, toile ouverte sur laquelle tout le monde a voix au chapitre, crie en lettres majuscules et s'exprime sur mille et un sujets, des plus insignifiants aux très graves.

« Les réseaux sociaux, ça nous donne l'impression qu'on a beaucoup plus de liberté d'expression. C'est-à-dire qu'on a démocratisé la possibilité de rejoindre un auditoire, ce qui est en soi très bien. Mais d'un autre côté, l'effet pervers de ça, c'est que tout le monde est en représentation sur les réseaux, donc de moins en moins dans l'authenticité. Tu ne peux pas être libre quand tu es toujours en mode séduction. Tu vis à travers le regard des autres, à ce qu'il te renvoie. Tu es toujours en train de te demander l'effet que tu veux créer et d'agir en fonction de ça. Ça peut vite devenir une prison, en fait. »

Des vox pop qui font du chemin

Les capsules vidéo dans lesquelles Guy Nantel interroge le citoyen lambda font le tour des réseaux. La plus récente, effectuée dans la foulée du 375e de Montréal, a été vue rien de moins que 2,6 millions de fois sur le web. Autant dire qu'à peu près tout le monde en a entendu parler.

« C'est un vox pop qui tourne depuis le mois de mai et encore maintenant, de nouveaux commentaires s'ajoutent quotidiennement. Je ne sais pas pourquoi les gens sont si passionnés par les vox pop. C'est paradoxal, parce que, au Québec, on dit que les gens ne s'intéressent pas à la culture générale. Mais quand on propulse un truc du genre où les connaissances des gens sont mises à l'épreuve, ça connaît beaucoup de succès. »

Il s'en trouve quand même pour s'indigner du ridicule dans lequel sont plongés les répondants. Ces répondants qui, par exemple, assurent que c'est Christophe Colomb qui a fondé Montréal après être arrivé sur le territoire en empruntant le pont Jacques-Cartier.

« Quand Jimmy Kimmel demande à des citoyens américains de pointer la Corée du Nord sur une carte, on trouve ça très drôle de les voir se planter. Mais quand on fait une démarche semblable ici, ça ne passe soudainement pas. Ça en dit long sur notre capacité d'autodérision et sur notre susceptibilité... »




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer