Bye Bye Broue

Hervé, Fernand et Conrad... (Jean-François Gratton)

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Hervé, Fernand et Conrad

Jean-François Gratton

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Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) C'est ce samedi que le rideau tombe sur Broue. Après 38 ans de tournée et 3322 représentations, la taverne théâtrale ferme boutique. Michel Côté, Marc Messier et Marcel Gauthier rangent leurs chopes et remisent leurs costumes.

Inutile de dire que la dernière de l'emblématique pièce, ce soir, à la Salle Maurice-O'Bready, est nimbée d'un souffle particulier. Et qu'elle sera teintée d'émotions vives.

« C'est assez spécial, ce qu'on vit. Depuis qu'on a pris la décision d'arrêter, en janvier dernier, chaque représentation est particulière. On fait nos adieux au public de différentes régions, on salue les équipes des salles qui nous accueillent depuis tant d'années. On a parfois le motton », souligne Michel Côté.

L'entretien téléphonique matinal est le premier de la journée. Il y en aura plusieurs autres. La semaine est aussi remplie que les salles devant lesquelles ses deux compères et lui se produisent. Les entrevues se multiplient, les souvenirs racontés aussi.

La décision d'arrêter est pleinement assumée. Elle remue quand même le coeur.

« Disons qu'on en parlait depuis cinq ans, mais on branlait dans le manche tout en ayant le souci de ne pas étirer la sauce. »

La sauce n'avait rien perdu de son liant, le trio se produisait devant des salles encore et toujours remplies au bouchon.

Le départ à la retraite du producteur exécutif est venu teinter la réflexion. « Les étoiles se sont alignées pour qu'on arrête à ce moment-là. »

C'est à Sherbrooke que l'équipe a choisi de boucler son mythique spectacle hou-

blonné.

« Marcel, Marc et moi, on a tous une maison dans le coin. J'ai acheté la mienne en 1974, j'avais 27 ans. Depuis tout ce temps, je suis un Estrien d'adoption. On a joué souvent ici. Je ne sais pas combien de fois. Cent, peut-être. »

Bref, ils se sentent un peu comme à la maison dans le giron de la grande Maurice-O'Bready.

« Et pour nos proches, pour les amis de Montréal, c'était géographiquement facile de venir assister à cette dernière ici. »

Les trois comédiens connaissent tous les contours de leurs nombreux personnages. Ils maîtrisent chaque réplique, chaque mimique. Ils savent sortir du texte, improviser sans perdre le fil. Pourtant, l'idée de saluer la foule une ultime fois génère un stress fou.

Parce qu'il n'y a pas de lendemain.

« Si tu bafouilles une réplique, si quelqu'un tousse sur ton meilleur punch, l'instant est passé. On veut que le show soit parfait, impeccable. On veut être en forme, aussi. Et on veut s'amuser, en étant à la hauteur. »

Là-dessus, ils n'ont jamais fait de compromis. Le pilote automatique n'était tout simplement pas une option.

« Chaque représentation était importante, chaque soir était unique. On ne s'est pas lassé de cet univers-là, on avait toujours hâte de jouer. Toujours. »

L'enthousiasme n'a donc jamais été entamé. Parce que la pièce faisait mouche à tout coup.

« Tu sais, une réception où tu lances trois ou quatre répliques qui font rire tout le monde et où tu te dis que tu l'as l'affaire, ce soir-là? Avec Broue, on vit ça aux 40 secondes. Et au-delà de l'humour simple, la pièce est intelligente. On rit, on rit, mais il y a quand même un message, un fond dramatique. Ça n'aurait pas pu marcher si longtemps, sans ça. Au fond, Broue, c'est une fresque sociale. C'est du Pagnol québécois. »

Avec ce que ça veut dire de personnages colorés.

« Comme souvent, au théâtre, on reconnaît du monde à travers ces gars-là, qui sont un peu esclaves à la job, qui vivent peut-être un matriarcat un peu intense à la maison. Lorsqu'ils arrivent à la taverne, ils trouvent une certaine fraternité, ils s'expriment. Ils deviennent quelqu'un, le temps de quelques bières. »

Ces drôles de zigues ont marqué le parcours de leurs interprètes. Ils vont laisser une empreinte. L'idée de les laisser derrière est pesante. Elle se vit comme un deuil.

« Le pire, c'est dire adieu aux personnages. C'est touchant, c'est difficile. Je vais me séparer d'eux pour toujours alors que je les fais vivre depuis tellement longtemps sur scène. »

Celui que Michel Côté a le plus de mal à délaisser, c'est Pointu.

« Pas parce que je n'aimais pas les autres. Mais Pointu, c'est spécial, il est là une grosse demi-heure. Je vais beaucoup m'ennuyer de lui. »

Il s'ennuiera sans doute aussi de ses deux complices de scène.

« Ce sont des frères, en fait. On est devenus des frères au fil des ans. On va continuer à se voir comme le font des frères. »

Sans les costumes. Mais avec le même bonheur.

Broue en 1980. De gauche à droite: Marc... (La Presse, archives) - image 2.0

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Broue en 1980. De gauche à droite: Marc Messier, Marcel Gauthier et Michel Côté.

La Presse, archives

Deux étés à Sherbrooke

Charlotte Côté a vu Broue d'innombrables fois. Combien? Elle ne saurait dire. Mais elle savait par coeur de grands pans de la pièce. C'est le genre de détails qui parle plus qu'un chiffre. 

La toute première fois, c'était à Montréal, rue Saint-Laurent. Avec son époux, le regretté comédien Pierre Gobeil, elle avait découvert cette prometteuse nouvelle production.

« Pierre avait tellement aimé qu'il avait invité la troupe à venir jouer au Théâtre de l'Atelier, au parc Jacques-Cartier », se souvient-elle.

Chose proposée, chose acceptée.

Pendant les deux étés où Broue a tenu l'affiche dans le petit théâtre sherbrookois, Pierre et Charlotte étaient souvent parmi le public. Pour le plaisir de revoir la pièce et les copains.

« On se tapait sur les cuisses, mais ce n'était pas que ça, ce n'était pas juste drôle. On y repensait et on voyait le deuxième niveau, la profondeur », dit Mme Côté.

L'ambiance, elle, était à nulle autre pareille.

« Ça se passait dans une petite salle de 150 personnes. On était collés sur la scène, on était à côté des comédiens. »

Ces représentations étaient plus chaleureuses encore qu'un été indien en octobre.

« C'était extraordinaire, confirme Michel Côté. C'est dans le temps où on buvait de la vraie bière pendant la pièce. On était habillé en hiver, avec trois couches de costumes. Il y avait du monde partout, du monde debout. Il faisait chaud parce qu'il n'y avait pas de climatisation. J'en garde de formidables souvenirs. »

Michel Côté et Louis-José Houde lors du tournage... (La Presse, André Pichette) - image 3.0

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Michel Côté et Louis-José Houde lors du tournage De père en flic 2.

La Presse, André Pichette

L'après Broue

On parle de samedi. Beaucoup. Ça va de soi. Mais je m'intéresse aussi à dimanche. Au lendemain de la dernière. À tous les matins qui suivront. À toutes ces soirées à venir hors du mythique décor démontable. 

« C'est une nouvelle vie qui commence. »

Aussi simple que ça. 

« Je vais lire des scénarios comme je l'ai toujours fait, mais je vais être sélectif. Je l'ai toujours été, d'ailleurs, mais je vais peut-être l'être plus encore. Je n'ai pas envie de faire ma carrière à l'envers, je ne veux pas recommencer, je ne veux pas finir figurant. Si on m'offre un très beau rôle dans un très beau film, même si ce n'est pas le personnage principal, je vais le faire. Mais je vais choisir mes projets, parce que ça ne me fait rien d'arrêter de travailler et de faire autre chose. C'est un métier où il n'y a pas de retraite. On a toujours besoin d'un vieux qui n'a pas de dents qui se berce dans un coin. Et ça, ça ne me tente pas. »

Il est loin de cet horizon. En juillet, on le reverra dans la peau du policier Jacques Laroche, aux côtés de Louis-José Houde, dans l'attendu De père en flic 2. 

« Je ne pouvais pas dire non à ça. J'adore mon personnage, je m'entends bien avec Louis-José. C'était l'fun à tourner. Les journées étaient longues, on travaillait fort, mais dans le plaisir. » 

Après la promo du film, il se promet un voyage avec sa conjointe, Véronique LeFlaguais. C'est au retour de cette saucette à l'étranger qu'il prendra la pleine mesure de ce qu'est un agenda dégarni des représentations de Broue. « J'aurai plus de temps, c'est sûr. J'ai envie de le passer avec les enfants, les petits-enfants. La famille, c'est ma priorité. »

Les personnages de Léo (Marc Messier), Pointu (Michel... (Michel Leblanc, fournie par Broue) - image 4.0

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Les personnages de Léo (Marc Messier), Pointu (Michel Côté) et Bonin (Marcel Gauthier) à l'extérieur du Théâtre des Voyagements au 5145 boulevard St-Laurent, en 1979.

Michel Leblanc, fournie par Broue

De l'underground au succès populaire

La première version de Broue a été présentée le 21 mars 1979 au Théâtre des Voyagements, à Montréal. En près de quatre décennies, la pièce a un peu bougé. Mais jamais autant que le paysage social dans lequel elle s'est ancrée. 

Il faut se replonger dans le contexte d'alors pour en prendre la pleine mesure. La taverne était jusqu'en 1979 un repère réservé aux hommes. Et voilà que la Loi sur les infractions en matière de boissons alcooliques changeait la donne. En vertu de celle-ci, désormais, les femmes pouvaient fouler le sol de la taverne et s'y commander une bière. 

« Au départ, Broue, c'était un événement théâtral underground, joué par des jeunes comédiens qui n'avaient pas l'âge de leurs personnages et qui voulaient montrer que le Québec était en évolution, qu'on se sortait collectivement d'une période noire. Pour nous, la taverne, c'était une institution qui était terminée, les femmes allaient y entrer, on faisait un coup de chapeau. »

En osant le contre-courant. 

« Toutes les fois qu'on avait parlé de la taverne dans la dramaturgie, c'était très, très triste et dramatique. Nous, on a fait le pari d'en rire. »

Les auteurs Louis Saia, Claude Meunier, Francine Ruel et Jean-Pierre Plante ont tous mis la main à l'écriture de l'atypique proposition théâtrale. 

Le public a répondu présent, les critiques ont multiplié les bravos. Le jour où Jean Duceppe a décidé de produire la pièce à la Place des Arts, le côté underground du spectacle a foutu le camp. Broue a connu le succès grand public que l'on sait. En 2006, la production a même fracassé un record mondial et fait son entrée dans le Livre Guinness des records sous l'enseigne de la pièce ayant été jouée le plus longtemps par la même distribution. Plus de 3 370 000 personnes ont vu la pièce au fil des ans. Certains à plusieurs reprises. 

« Mais chaque soir, il y a entre 80 et 85 pour cent des gens qui voient Broue pour la première fois. »

Certaines ont aussi pu l'apprécier en anglais : une mouture anglophone, Brew, a été créée en 1982 et a été présentée à travers le pays après avoir été rodée au Théâtre Centennial, à Lennoxville. 

« On l'a jouée beaucoup, 250 fois. Elle marchait bien en anglais aussi, mais c'est certain que lorsqu'on retombait dans nos textes en français, on était dans nos pantoufles. On pouvait improviser, on avait un plaisir fou. »

Ce plaisir-là a fait des petits. Une troupe belge a repris le flambeau et proposé sa version du succès scénique. Elle a fait un tabac. 

« On est allé faire la mise en scène, on a coproduit cette pièce qui a été jouée à Bruxelles pendant sept ans. Les comédiens étaient vraiment excellents, c'était l'fun, on a beaucoup aimé ça. 

Les critiques là-bas disaient des choses comme : ''Plus belge que ça, tu meurs!'' et ''On ne pourrait pas imaginer cette pièce-là ailleurs qu'en Belgique!'' Ils ne savaient pas qu'elle avait été créée au Québec! La pièce a touché d'autres publics parce qu'il y a quelque chose d'universel dans son propos. Des endroits qui n'étaient réservés qu'aux hommes, il y en a eu partout. Et il y encore des coins du globe où ça existe... »




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