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887, de Robert Lepage: la mémoire au coeur

Présentée à guichets fermés, la toute dernière représentation... (PHOTO RICK LABB, TNM)

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Présentée à guichets fermés, la toute dernière représentation de 887 en sol québécois aura lieu jeudi à Sherbrooke, après notamment des haltes en France, en Australie, au Danemark, en Espagne, en Italie, au Japon et dans le reste du Canada. Le plus récent spectacle solo de Robert Lepage revient d'ailleurs tout juste de New York. La tournée se terminera par Toronto, Bergen (Norvège), Londres, Amsterdam et Moscou.

PHOTO RICK LABB, TNM

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(Sherbrooke) On a dit de 887 qu'il est « le plus québécois » de tous les Robert Lepage. C'est vrai qu'on ne sort jamais réellement de la capitale et de la métropole tout au long du spectacle, reconnaît le créateur, alors que ses autres opus théâtraux sont souvent des points de vue de Québécois à l'étranger.

« Ça ne m'avait pas frappé au départ. Je m'en suis aperçu lorsque la pièce a commencé à voyager », mentionne Robert Lepage, qui s'empresse de préciser que 887 n'en est pas moins universel. Ce n'est pas parce que l'homme de scène y plonge dans son enfance et, du même coup, dans l'histoire du Québec des années 1960, que le propos perd en résonance.

« Nous avons cette espèce de complexe de croire que le public étranger ne s'y retrouvera pas si on ne s'adapte pas, si on parle à la première personne, si on garde le même nom de rue ou de journal. Mais Michel Tremblay a dit cette chose très sage : parle de ce que tu connais et les gens vont se reconnaître. »

« Évidemment, il y a toujours la barrière de la langue. En France, je fais attention à mon accent et au choix d'expressions. Là-bas, un camelot, c'est quelqu'un qui passe de la camelote », rapporte-t-il en riant, en référence à son enfance de livreur de journaux et à cette scène de 887 où son personnage doit faire son parcours pendant les événements d'octobre 1970.

Quant aux salles non francophones, Robert Lepage recourt aux sous-titres lorsqu'il juge que certains passages doivent rester en langue originale, notamment quand il récite le poème Speak White de Michèle Lalonde, au coeur de l'histoire de 887.

« C'est sûr que, dans certains pays, les Québécois sont une curiosité. Mais une fois que les gens se sont rappelé notre situation (des francophones faisant partie de l'empire britannique), ils embarquent. L'empire britannique, ils le connaissent très bien aussi. Et ils ont vécu pas mal les mêmes choses que nous à la même époque. »

Famille bilingue à Québec

Car une des intentions de 887 (tel était le numéro de porte de l'édifice à huit logements qu'habitait la famille de Robert Lepage, avenue Murray à Québec) est de remettre en perspective l'émergence du nationalisme, qui, rappelle l'artiste, est d'abord né d'un combat entre classe aisée et classe ouvrière, bien avant le clivage entre anglophones et francophones.

Car Robert Lepage, même s'il vivait à Québec, évoluait dans un milieu bilingue : ses parents avaient adopté son frère Dave et sa soeur Ann dans les provinces maritimes. Ses aînés allaient à l'école anglaise, pendant que sa soeur Linda et lui fréquentaient l'école française. Son père avait appris l'anglais lorsqu'il était dans la marine militaire, ce qui en faisait un chauffeur de taxi prisé dans la haute ville de Québec.

« C'est vrai qu'il y avait chez nous des questions qui ne se posaient pas ailleurs. Par exemple, est-ce qu'on écoute le hockey en anglais ou en français? Nous étions malgré tout une famille très unie. Mon frère Dave a quand même senti le besoin de quitter le Québec plus tard. Ici, il s'est fait traiter de maudit anglo. Il est allé étudier au Nouveau-Brunswick, où il est devenu un maudit franco. Il s'est installé à Ottawa, où il a fait carrière comme professeur de photographie. »

Robert Lepage trouve donc qu'on a oublié, dans le discours souverainiste actuel, cette frange de Québécois coincée en sandwich. « Il y a eu toute une génération qui a risqué sa vie pour le Canada lors de la Deuxième Guerre mondiale, à une époque où il n'y avait pas de mouvement souverainiste, et qui était convaincue d'avoir combattu pour une cause importante. Voilà qu'à ton retour, tu te fais dire qu'il faut maintenant être contre ça... »

Raison pour laquelle 887 a fini par porter sur le père de Robert Lepage, sans que l'artiste l'ait anticipé en écrivant la première ligne. « Ce paradoxe a été très dur à vivre pour lui. Je ne me rappelais pas cette époque avec ses yeux, jusqu'à ce que je découvre qu'il était le mieux placé pour raconter cette histoire. »

Souvenirs en miniatures

Spectacle sur la mémoire, 887 recourt notamment aux miniatures. Robert Lepage a, par exemple, fait reproduire l'édifice de son enfance en grosse maison de poupée.

« Les miniatures sont pour moi une façon d'évoquer l'enfance mais aussi les souvenirs, ceux qui sont encore très précis et ceux très lointains, tellement qu'on se demande s'ils sont réels ou empruntés. »

Les plus petites maquettes évoquent ainsi cette mémoire plus floue. Le défi était de les bien faire voir au public, défi surmonté par le truchement d'une caméra de cellulaire.

« Il est vrai que l'on associe beaucoup mes spectacles à la technologie, mais celle-ci vient davantage de mon équipe. Moi, je suis le gars qui a de la misère à prendre ses courriels. Par contre, j'ai autour de moi de jeunes diplômés parfaitement au fait des plus récentes innovations. Si ce qu'ils me proposent sert l'histoire, je l'intègre. »

En avril 2015, la compagnie de Robert Lepage, Ex Machina, a fait le « cadeau » d'une représentation des Aiguilles et l'opium, avec Marc Labrèche dans le rôle principal, à la salle Maurice-O'Bready, pour son 50e anniversaire. Cadeau parce que le spectacle nécessitait trois jours de montage, raison pour laquelle Ex Machina n'aime généralement pas trop s'installer pour une représentation unique. Il faut croire que l'expérience a été profitable, car l'arsenal d'équipements de 887 n'est pas forcément plus léger.

« C'est beaucoup moins complexe que pour Les aiguilles, mais c'est presque autant de temps de montage. Sherbrooke est la seule ville québécoise que nous visitons en dehors de Québec et Montréal. La salle (et le public) nous le permet. J'adorerais recommencer les tournées québécoises comme à mes débuts, mais ce que nous faisons aujourd'hui est devenu plus lourdaud. »

Argument

Pour une soirée soulignant les 40 ans de la Nuit de la poésie 1970, Robert Lepage reçoit comme commande de réciter le poème Speak White de Michèle Lalonde. Mais l'acteur n'arrive pas à le mémoriser, même avec l'aide d'un ami, ce qui le conduit à revisiter son enfance, dans le Québec bouillonnant des années 1960.




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