Au royaume des chansons d'hiver

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(Sherbrooke) Un des fréquents reproches à notre télévision et à notre cinéma, c'est l'absence de l'hiver. En raison des coûts plus élevés (et du « martyre » que cela implique pour les équipes de tournage), nos petit et grand écrans sont peu représentatifs du temps que nous passons chaque année dans les congères. Le défi est beaucoup moins grand pour nos peintres, nos écrivains et nos chansonniers, ces derniers n'ayant besoin que d'une plume, d'une voix et d'une blanche inspiration pour exprimer tout l'amour (ou toute la haine) envers janvier et consorts. Nous vous offrons donc cette semaine une excursion dans nos arpents de neige musicaux, de Vigneault à Vallières.

Jacques Julien... (Fournie) - image 1.0

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Jacques Julien

Fournie

Lorsqu'on remonte à la première génération des chansonniers québécois, soit l'époque des Vigneault, Leclerc, Gauthier, Charlebois et Léveillé, on retrouve un hiver magnifié, formidable, plaqué de grands espaces de blancheur infinie. Mais à mesure que le Québec s'urbanise et que viennent tous les désagréments de l'hiver en ville, la saison froide inspire de moins en moins les auteurs-compositeurs... ou alors elle les incite à exprimer toute leur aversion envers neige, glace et tutti quanti.

Aujourd'hui, on chante moins l'hiver, mais on l'utilise métaphoriquement, tantôt pour exprimer un désir de rapprochement ou, au contraire, une séparation, un isolement ou un moment difficile à passer.

C'est en gros le portrait que brosse l'écrivain et essayiste Jacques Julien, docteur en littérature, spécialiste de la chanson québécoise, auteur notamment de trois livres portant respectivement sur Robert Charlebois (L'enjeu d'« Ordinaire », 1987), Richard Desjardins (L'activiste enchanteur, 2007) et Leonard Cohen (Seul l'amour, 2014).

« Il y a toute une période où l'hiver est une saison importante dans l'imaginaire québécois », rapporte Jacques Julien, rappelant qu'il y a d'abord eu les oeuvres littéraires de Félix Antoine-Savard (Menaud, maître draveur) et d'Alfred DesRochers (L'hymne au vent du Nord) pour exalter le froid, le nord, la vie libre des vastes territoires et la ténacité de l'être humain devant les éléments. Plusieurs peintres et illustrateurs du XIXe siècle ont aussi célébré l'hiver canadien.

Leclerc et Vigneault ont été les dignes héritiers de cette époque. « Mais ils ont aussi chanté une réalité qui existait toujours, notamment celle des chantiers forestiers, la trappe, la drave. Quand Vigneault écrit Le nord du nord, Ah! que l'hiver et La Manikoutai, il parle d'activités dont il a été témoin ou qui ont toujours lieu. »

« Puis, petit à petit, on voit surgir dans notre chanson les côtés désagréables de l'hiver. La belle image se désagrège. En ville, on perd toute la poésie des grands espaces », constate Jacques Julien, citant Demain l'hiver et Cartier de Charlebois, de même qu'Hiver maudit (J'haïs l'hiver) de Dominique Michel, auxquelles s'ajoute Lit vert de Plume Latraverse. « Il n'y a plus que les chansons tournant autour du hockey qui vont rester positives. »

Aujourd'hui, constate-t-il, les chanteurs ont davantage recours à l'hiver sur le plan sentimental. La saison est devenue « émotionnelle ».

Jacques Julien cite notamment Isabelle Boulay et sa Chanson pour les mois d'hiver comme exemple d'utilisation de la blanche saison comme prétexte de rapprochement. « Ça se passe en hiver... mais ça se passe dans la maison, toutes portes et fenêtres fermées. L'hiver n'influence pas grand-chose, à part l'impact psychologique.»

L'expérience négative de la solitude

Professeure de littérature à l'Université de Sherbrooke, auteure et responsable du cours sur la chanson québécoise, Nathalie Watteyne apporte quelques nuances, constatant beaucoup plus de points communs que l'on pourrait le croire entre les chansons d'hiver d'hier et d'aujourd'hui.

« Il y a des répétitions fortes. Par exemple l'errance, la solitude et l'ennui », note-t-elle, faisant un lien entre J'erre de Dumas (je marche souvent dans la ville, Montréal en hiver, ça rend solitaire) et le Canadien errant d'Antoine Gérin-Lajoie. Dans la même veine, Ah! que l'hiver de Vigneault avec sa « femme seule à s'ennuyer » ou le Soir d'hiver de Nelligan, chanté par Claude Léveillé puis par Monique Leyrac, « ravivent la douleur mélancolique de l'ennui », de la même façon que Michel Rivard l'a fait avec sa Complainte du phoque en Alaska et J'aimais l'hiver.

« Hiver de Jean Leloup est dans la même lignée : le froid participe à l'expérience négative de la solitude. On peut aussi inclure Cruel (il fait froid, on gèle) de Daniel Bélanger, dans lequel l'hiver devient un prétexte pour parler des inégalités et la guerre dans le monde : l'hiver est cruel comme le sont les hommes. »

L'hiver approche des Cowboys fringants (Attache ta tuque, 2002) fait aussi référence à une certaine forme de misère, celle des contraintes économiques. « Allez honnêtes citoyens qui rêvez de plages et de Club Med / Au milieu de l'hiver canayen, votre boulot est le seul remède », cite-t-elle.

Nathalie Watteyne pensait que l'hiver était simplement un thème récurrent dans la chanson québécoise. Elle a plutôt trouvé un « vecteur d'identité fort et durable », citant évidemment Mon pays de Vigneault, quasi-hymne national, et L'hiver de Claude Léveillé (sur un texte de Vigneault). Michel Rivard a aussi signé une chanson d'appartenance au nord, avec Schefferville, le dernier train.

« Mais il y a aussi l'hiver synonyme de pauvreté, comme l'a chanté Paul Piché dans Heureux d'un printemps : l'hiver est blanc quand on est au chalet (l'hiver des riches), mais salissant quand on reste en ville, où on attend le retour du beau temps. » 

Justement, plusieurs chansons d'hiver sont des chansons d'espoir du printemps, depuis L'hymne au printemps de Félix Leclerc (au mois de mai, après le dur hiver) à Février de Vincent Vallières (p'tit maudit mois qui finit pas, je t'aime au fond quand t'es plus là). « C'est le rêve d'un retour aux jours moins rudes. » 

Rester ou s'enfuir

Mais on n'en est pas à un paradoxe près avec les chansons d'hiver, ne serait-ce qu'avec Charlebois, qui n'a aucun scrupule à chanter « demain l'hiver, je m'en fous, je m'en vais dans le sud au soleil », puis enchaîner avec « je reviendrai à Montréal me marier avec l'hiver »... texte signé par un Français, le parolier Daniel Thibon.

« Les Français aiment beaucoup l'hiver québécois, commente Jacques Julien en rigolant. Pour eux, c'est un fantasme. Cette chanson a d'ailleurs beaucoup été utilisée comme carte postale. J'avoue que je la trouve un petit peu kitch. »

« L'hiver peut aussi bien inspirer le désir de rester que de s'enfuir », conclut Nathalie Watteyne.

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