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France Castel : remettre hier à sa place

France Castel... (Julie Perreault)

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France Castel

Julie Perreault

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Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) La conversation s'amorce à peine que, déjà, son rire solaire ébranle joliment le combiné téléphonique. Le petit matin de décembre est froid, mais France Castel a l'humeur heureuse et la parole aussi sage que franche. Ce n'est pas une surprise. La comédienne, animatrice et chanteuse n'a pas l'habitude des paravents et des formules creuses. Sa proverbiale franchise teinte l'entretien. Le dernier, dit-elle, qu'elle accorde dans la foulée du lancement de sa biographie, Ici et maintenant. Écrit en collaboration avec le journaliste Jean-Yves Girard, le livre a été lancé il y a un peu plus d'un mois.

France Castel a chanté avec plusieurs grands noms... (Archives, La Presse) - image 1.0

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France Castel a chanté avec plusieurs grands noms de la chanson, dont Jean-Pierre Ferland, dont elle a été la choriste. On l'aperçoit ici lors du spectacle de la Fête nationale de 1975, sur le mont Royal à Montréal.

Archives, La Presse

« L'écrire, ça s'est bien passé. On avait envie de faire quelque chose qui ne serait pas trop conventionnel. C'était un peu comme une grande discussion à partir d'objets, de thèmes. Ça m'a permis de mesurer où j'en étais et de voir le travail intérieur accompli en 72 ans. Après le lancement, le passage médiatique a été moins facile... Ça me ramène dans certaines zones, dans différents souvenirs. »

La mémoire est un terrain miné, parfois. Et France n'a pas eu peur d'aller loin dans la confidence. Son parcours en montagnes russes était déjà connu, elle n'allait pas en faire de mystère. Au fil des pages, elle évoque donc autant ses années douces que ses plongées en eaux troubles. Elle parle de tout sans tabou, mais avec une certaine pudeur. Dans le livre comme en entrevue, elle dit tout, sans tout préciser. Pas besoin.

« Je me révèle beaucoup. C'est assez audacieux, mais j'avais ce désir de laisser quelque chose de cohérent. Et lire un parcours pareil, ça permet peut-être aux autres d'aller au fond de leurs secrets. Tout le monde a ses zones d'ombres. Ça donne aussi à voir comment la vie est forte, comment on peut s'en sortir du moment qu'on prend les moyens pour se renforcer. »

Forte, elle l'a été. Plus souvent qu'à son tour. La vie de celle qui est née Francine Bégin et qui a été élue Miss Couche-tard 1967 n'a jamais été banale ni convenue. Elle a été Stella Spotlight dans Starmania, elle a chanté ses succès (Du fil, des aiguilles et du coton, entre autres) autant que ceux des autres, et pas les moindres : elle a été choriste pour les Joe Dassin, Véronique Sanson, Diane Dufresne, Jean-Pierre Ferland et Charles Aznavour. Récemment, elle renouait d'ailleurs avec la chanson en lançant l'album Les Vieux Criss, enregistré avec François Guy, Louise Forestier et Michel Lefrançois.

Bonne étoile et volonté

Sans nostalgie, mais avec grande sincérité, elle raconte un parcours aussi éclectique que fascinant. Elle a tourné à la télé aussi bien qu'au cinéma, elle a fréquenté Miles Davis, côtoyé Nina Simone, jammé avec Elton John, tricoté avec Richard Burton, tourné avec Annie Girardot et Nick Nolte. Et ce ne sont quelques-uns des noms qu'on voit apparaître ici et là dans son étonnante bio. De chapitre en chapitre, elle évoque également ses mariages et sa vie amoureuse d'aujourd'hui tout autant que les moments où elle a eu envie d'en finir. On le sait, la drogue l'a tenue sous son joug pendant plusieurs années. À un point tel qu'elle vendait de la cocaïne aux autres pour payer la sienne. Évidemment que les gangs n'aimaient pas ça. Elle s'est retrouvée avec un fusil sur la tempe et les menaces qui vont avec. Elle s'en est sortie, ça aussi, on le sait.

« J'ai eu de la chance, du ressort, une bonne étoile. » De la volonté, aussi.

Elle a fait la paix avec cette époque noire, mais elle s'en est voulu de n'avoir pas su créer le foyer stable dont elle rêvait pour sa famille.

« J'étais une des premières artistes multidisciplinaires. À l'époque, ce n'était pas évident. L'animation, on n'apprenait pas ça à l'école. Et moi, j'étais mère monoparentale, je devais m'occuper de trois enfants, je devais foncer. Ce qui fait que, même avant de consommer, je n'étais pas toujours là. »

Elle n'a jamais lésiné sur l'amour dont elle entourait les siens. Mais elle aurait aimé être plus présente, oui. La culpabilité est une sournoise dame de compagnie. « C'est très féminin. Ça nous vient d'Ève, c'est elle qui a fait croquer la pomme, après tout! »

Un bel éclat de rire ponctue la fin de la phrase. Comme un pied de nez au sentiment de culpabilité, auquel elle ne cède plus. « C'est-à-dire que je ne le laisse pas prendre le dessus. »

Avec ses enfants, maintenant, pas de cachette.

« Il existe une grande franchise, entre nous. La franchise, je me demande si ce n'est pas ça qui m'a donné l'énergie d'avancer, la capacité de passer à travers tout ça. Se donner la permission d'être qui on est vraiment, ça donne le droit aux autres d'être vraiment eux-mêmes, eux aussi. Mes enfants et moi, on a ça ensemble. Cette franchise, cette ouverture. C'est précieux. C'est quelque chose qu'on a réussi. »

Sur la pointe des pieds

Dans la sphère des sujets délicats, il y a la relation trouble avec son père, qu'elle aborde en laissant quelques phrases en pointillé.

« J'avais déjà travaillé là-dessus en thérapie, mais le tournage de Viens-tu faire un tour? avec Michel Barrette m'a donné de nouvelles clés. »

Elle n'avait pourtant pas prévu retourner rue Murray pour visiter la maison de ses premières années.

« Un de mes fils habite Sherbrooke, alors je l'avais revue, cette maison, et je ne souhaitais pas y aller. Là où demeuraient mes grands-parents, à Coaticook, c'était une autre histoire. J'y ai passé beaucoup de temps, mais je n'y avais pas remis les pieds. J'avais le goût de revoir la place. »

Sauf que, (mauvaise) surprise constatée de visu le jour du tournage, la demeure de la rue Child avait été rasée la semaine précédente pour faire place à un plat stationnement. Premier choc pour France.

Avec l'équipe télévisée, elle a alors pris la route pour se retrouver devant la maison de son enfance. Une visite imprévue s'est organisée. Les proprios actuels avaient une surprise, un petit paquet découvert entre deux murs lorsqu'ils ont abattu une cloison. Un paquet comme un secret emmuré. Deuxième choc. Dans le paquet, il y avait des photos de France. D'elle seule. Pas de trace des autres enfants ni de sa mère. Il y avait aussi des lettres écrites par son père. Son père qui l'aimait un petit peu trop.

« Une amie a déjà dit : ce n'est pas ce dont on se souvient qui est problématique, c'est plutôt ce qu'on a eu besoin d'oublier... Des fois, des choses remontaient. Cet épisode a confirmé des trucs : fiou, je n'étais pas folle! Mais c'est compliqué, ce genre d'amour incestueux. Mon père était un être formidable. Le merveilleux côtoyait les côtés plus sombres. Et j'ai longtemps laissé le merveilleux élider le reste. Ça m'a pris du temps pour faire le ménage là-dedans », dit celle qui se décrit comme une petite fille qui n'était pas très souriante.

« Je regarde plein de photos et c'est marquant : je souriais peu. Mais j'étais très débrouillarde. C'est drôle, parce que maintenant, le rire est pour moi essentiel. J'en parle, d'ailleurs, dans le livre. Je pense que j'ai constaté à un moment donné que le rire, ça me faisait du bien. J'ai décidé de nourrir ça. »

Avec sa fille, Dominique Tordion.... (La Presse) - image 2.0

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Avec sa fille, Dominique Tordion.

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Noëls noirs et Noëls blancs

Aujourd'hui, 24 décembre, l'heure est aux réunions de famille. Aux souvenirs qu'on garde de nos premiers Noëls et de tous ceux qui ont suivi. Les Fêtes chez les Bégin étaient heureuses « malgré tout », dit France Castel. Il y avait trois sapins, des crèches partout, plein de cadeaux emballés.

« Si mon père nous offrait 12 Prismacolor, il les emballait tous! Ma mère faisait la cuisine, c'était bon, c'était beau. On glissait en traîne sauvage. C'était une période festive. J'en garde de joyeux souvenirs. »

Après, dans sa vie adulte, il y a eu des 24 décembre extraordinaires, d'autres qui ont été épouvantables.

« Il y a eu des Noëls sans électricité, d'autres où j'étais en désintox. D'autres, encore, pendant lesquels j'étais séparée de mes enfants. Et il y a eu des Noëls formidables où on était tous ensemble. »

Cette année, elle reçoit ses deux fils à Montréal. Sa fille, elle, ira au Montana, comme elle le fait une année sur deux. « Mais il y a Skype, on sera ensemble de cette façon. J'ai déjà envoyé un conte de Noël à mes petits-enfants. C'est toujours particulier, cette période de l'année. On se rencontre, on fait le point sur plein d'affaires. Cette année, plus encore que d'habitude, je sais qu'avec mes enfants, il va y avoir des discussions. Parce qu'ils ont lu ma bio. On va sûrement reparler de tout ça. »

Avec franchise, bien sûr. Et avec le sourire.

France Castel lors du lancement de l'album des... (La Presse) - image 3.0

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France Castel lors du lancement de l'album des Vieux Criss, le mois dernier à l'Astral de Montréal.

La Presse

En attendant un premier grand rôle...

Mère courageJeanne Dark des AbattoirsL'Opéra de Quat'sous : France Castel a beaucoup joué Brecht. Et elle remet ça.

Dès janvier, elle sera la mère de l'aviateur dans La bonne âme du Se-Tchouan, au Théâtre du Nouveau Monde, avec Isabelle Blais et Émile Proulx-Cloutier, entre autres.

« J'aime ça, du Bertolt Brecht. Il y a tellement de sources de plaisir dans l'univers complexe de ses pièces. Et il y a souvent de la musique. Cette fois, on joue dans une Chine imaginaire. Est-ce que ça existe encore, une bonne âme? C'est la question centrale de la pièce. Et ça fait du bien de se le demander à notre époque où la Terre ne va pas très bien », souligne la comédienne, qui apparaissait aussi dans le dernier film d'André Forcier, Embrasse-moi comme tu m'aimes

Entre André et elle existe un lien particulier. Une amitié, une confiance, une connexion artistique forte. Le cinéaste hors-norme a ses favoris. Elle en fait partie. Il lui donne souvent des rôles de « pécheresse », raconte-t-elle. Avec le sourire. 

« André est d'une grande fidélité. C'est un être de démesure, un créateur fabuleux. Et comme tous les créateurs fabuleux, il a une fragilité qui me rejoint. Je me sens normale, avec lui. »

Un rire en cascades termine la phrase. Encore. 

Celle qui a coanimé la quotidienne Pour le plaisir pendant huit ans avec Michel Barrette à la télé de Radio-Canada aimerait un premier grand rôle. Au cinéma, à la télé ou au théâtre, peu importe. 

« J'ai eu des premiers rôles, au fil des ans, bien sûr. Mais un grand premier rôle, ça me ferait plaisir. Je le prendrais. Mais bon, je lance ça, on verra. »

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