Créer... l'envie de créer

Lorraine G. Letendre... (Spectre Média, Jessica Garneau)

Agrandir

Lorraine G. Letendre

Spectre Média, Jessica Garneau

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) Au Salon des métiers d'art, on s'émerveille devant les créations des uns et des autres. On se réjouit d'avoir mis la main sur ce bijou rare, ce cadeau unique, cet objet d'exception. On s'informe sur la technique, on se questionne sur le comment, on s'intéresse à la façon de faire. On jase avec les artisans de partout, mais rarement on demande d'où vient l'étincelle, à quel moment est née cette envie franche de créer. Si on pose la question, on aura autant de réponses qu'il y a d'artisans. Il reste qu'une frange de ceux qui travaillent de leurs mains ont appris le métier dès l'enfance. À travers la porte ouverte de l'atelier parental, lieu de tous les possibles où la matière se transformait sous leurs yeux, ils ont vu le bronze, le bois, l'étain, le textile, la porcelaine, la pierre et tant d'autres matériaux se mouler aux élans créatifs de leurs parents. Ils ont eu envie de faire pareil, de mettre eux aussi la main à la matière.
Pour saluer ce transfert de savoir parent-enfant, le Salon des métiers d'art de l'Estrie a cette année décidé de faire une petite place à cette jeune relève. Les fils et filles d'artisans auront pour la première fois l'occasion de montrer le fruit de leur travail. Question de mettre la table, entretien avec deux familles où le talent et l'expertise se transmettent d'une génération à une autre.

Mélanie et sa fille Myrika... (Fournie) - image 2.0

Agrandir

Mélanie et sa fille Myrika

Fournie

Suivre le fil du textile, de mère en fille

Lorraine G. Letendre raconte l'anecdote avec un sourire dans la voix. Sa fille Mélanie devait avoir trois ou quatre ans et déjà, elle la suivait dans l'atelier de couture, récupérait les morceaux de tissus qui tombaient par terre, en faisait des poupées « plates », c'est-à-dire sans rembourrure. Ce jour-là, elle a imité le geste de sa mère. Elle la regardait tailler les tissus depuis longtemps, elle se disait qu'elle pouvait bien couper elle aussi dans ce bout de lainage. Le bout de lainage en question était en fait la manche d'un costume que sa mère était en train de confectionner. Ouille...

« Je ne l'ai pas disputée, j'ai compris qu'elle voulait faire comme moi », dit Lorraine.

Aujourd'hui, mère et fille travaillent ensemble... à distance. Lorraine habite East Angus, Mélanie réside à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean. Ça n'empêche pas les deux artisanes de confectionner à quatre mains différents objets tout en textile.

« Quand ma mère vient me visiter, elle arrive avec une valise pleine de tissus. Et sa machine à coudre », explique Mélanie.

C'est elle qui, il y a neuf ans, a lancé l'idée d'un projet artisanal mère-fille.

« Mon conjoint est retourné aux études dans un programme qui n'était offert qu'au Cégep de Saint-Félicien. On a quitté l'Estrie. J'étais décoratrice et étalagiste, mais en déménageant si loin, je repartais de zéro. »

Un cours de démarrage d'entreprise a donné l'élan nécessaire à la jeune femme pour se lancer en création.

Elle a proposé l'idée à sa mère. Le concept était beau, le timing était bon. « J'étais à la retraite, j'ai plongé avec elle », raconte Lorraine. Habile de ses mains, elle faisait de la couture depuis des années.

« Enfant, je regardais ma mère et ma tante Évelyne fabriquer des vêtements. Ma tante était une grande couturière. Ça me fascinait. C'est ce qui m'a donné envie de coudre moi aussi. »

Armée de patrons Vogue et Burda, elle n'avait jamais peur de se lancer. Manteaux, chapeaux, ensembles, costumes chic : elle faisait tout.

« J'aimais avoir des vêtements originaux », explique Lorraine. Sa passion pour le textile était un passe-temps. Elle est maintenant un gagne-pain. Et une source de fierté.

« C'est gratifiant de faire les choses soi-même. »

Mère et fille confectionnent de colorés tabliers pour les petits comme pour les grands ainsi que de jolis chapeaux de cuistots. Elles ont aussi développé une gamme de toutous originaux. La première peluche à sortir de leur atelier. Mikie, est une lapine « aux grandes oreilles pour écouter tous les secrets ».

« C'est la confidente parfaite parce qu'elle n'a pas de bouche pour bavasser. Ce toutou-là est inspiré de la lapine qu'on a eue pendant 13 ans à la maison. C'est une peluche qui plaît aux enfants et qui est appréciée par les psychologues. Une fois, dans un salon des métiers d'art, on parlait des confidences que recevait Mikie à une grand-maman. Elle a pris le toutou dans ses mains et nous a dit avec émotion : ''Celui-là, il est pour moi''. Ça valait beaucoup. Rendre les gens heureux, ça fait du bien », raconte Lorraine.

Le bonheur est d'autant plus grand qu'il est partagé.

« C'est une fierté pour moi de faire ces choses-là avec ma fille. On est complices, on ne pourrait pas vivre autrement ces précieux moments à deux. »

Et maintenant à trois puisque, du haut de ses six ans, la jeune Myrika suit les traces de sa mère et de sa grand-mère. Elle a d'ailleurs manifesté très tôt son envie de manipuler l'aiguille.

« Elle devait avoir deux ans et demi, se souvient Mélanie. Je suis sortie une minute de l'atelier et en revenant, j'ai vu qu'elle avait cousu les yeux du toutou que j'étais en train de faire. C'était impressionnant parce que c'était super bien fait. Elle me regardait aller depuis si longtemps, elle savait comment s'y prendre. Ce lapin-là, elle l'a gardé, bien sûr. Et moi, j'ai compris que je devais lui laisser de l'espace dans l'atelier. C'est un vrai plaisir. On joue avec les couleurs, les textures, les motifs. Chaque fois qu'on crée ensemble, c'est du temps de qualité. »

De ces heures passées dans le nid créatif aménagé au sous-sol naissent des idées, des projets et de beaux objets. Cette année, Myrika accompagnera sa mère au Salon des métiers d'art de l'Estrie, comme d'habitude. Sauf que pour la première fois, elle aura sa propre valise de créations à vendre (lors de l'après-midi petite relève au Salon, samedi).

« J'ai fait des signets de tissu et des coeurs rembourrés pour accrocher aux poignées de porte », confie la fillette.

Avec les sous qu'elle récoltera, elle souhaite acheter... sa première machine à coudre!

Antoine Chaudron et ses fils... (Fournie) - image 3.0

Agrandir

Antoine Chaudron et ses fils

Fournie

Tomber dans la marmite d'étain

Antoine Chaudron a grandi dans une famille d'artisans. Sa mère était émailleuse, son père a été joaillier avant de commencer à manipuler l'étain.

« J'aime illustrer le travail de l'artisan en évoquant l'image de l'irréductible gaulois. Parce qu'il y a cette volonté de créer des objets à la main quand tout, ou presque, est fait en Chine. Moi, j'ai étudié en relations industrielles à l'Université avant de faire un retour à l'atelier », explique le potier d'étain, qui a repris il y a 21 ans le commerce familial mis sur pied par son père, Bernard Chaudron, à Val-David.

« Nous sommes peu, au Québec, à faire ce métier. C'est un art qui se transmet de maître-artisan à apprenti. J'ai toujours été fasciné et intéressé par la profession, que j'ai apprise auprès de mon père, au fil du temps. Il est décédé aujourd'hui, mais on avait de beaux échanges sur la création et la technique, tous les deux. J'avais un certain talent, je pense, et de la facilité pour le travail manuel parce que mon père m'appelait lorsqu'il avait des contrats plus délicats. »

Vases, accessoires de table, seaux, chandeliers, coqs, lampes à l'huile et pièces chiffonnées sont quelques-uns des objets qui sortent de l'atelier Les étains Chaudron depuis 55 ans maintenant.

« On renouvelle sans cesse nos créations, mais on a aussi des classiques, des pièces intemporelles qu'on fait et refait depuis les années 70. »

Lorsqu'ils travaillaient ensemble, père et fils ont expérimenté différentes techniques pour jouer avec l'étain, « une matière malléable qui permet beaucoup de choses et une variété de finis et de textures ».

« C'est d'ailleurs la beauté de l'affaire : on n'a jamais fini d'apprendre et d'essayer des trucs », mentionne Antoine, en soulignant que son père était un autodidacte qui aimait tâter la matière.

« S'il avait une idée, il essayait d'abord, et si ça ne marchait pas, il ouvrait un livre pour comprendre pourquoi. Cette façon de faire un peu à l'envers lui a permis de maîtriser les bases et de développer ensuite des techniques qui n'étaient pas tellement utilisées ailleurs. Ses vases avec impressions de plantes et ses lampes avec impressions textiles, on ne voyait pas vraiment ça en dehors de son atelier. Il nous a laissé de grands scrapbooks remplis d'images qui l'inspiraient. C'était comme du Pinterest avant le temps. »

Ce Pinterest 1.0 est en quelque sorte un héritage. Les deux garçons d'Antoine, âgés de 5 et 10 ans, se nourrissent du travail de leur grand-père pour créer des bijoux. Comme leur père lorsqu'il était enfant, Édouard et Louis enfilent tablier, lunettes et gants en entrant à l'atelier. « Ils colorent eux-mêmes leurs pièces avec de la résine, ils font un peu de soudure. C'est beau de les voir aller. Je ne sais pas s'ils en feront un métier, mais il y a un plaisir dans cette transmission. Enseigner notre savoir à une relève, c'est ce qui garde l'artisanat vivant. »

Vous voulez y aller?

Salon des métiers d'art de l'Estrie, 27e édition

Du 30 novembre au 4 décembre

Mercredi, jeudi et vendredi de 10 h à 21 h

Samedi et dimanche de 10 h à 17 h

Entrée : 5 $ (gratuit pour les moins de 16 ans)

Au Centre de foires de Sherbrooke

metiersdartestrie.com

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer