Michèle Plomer: le brasier au coeur

L'auteure Michèle Plomer... (Photo Spectre Média, Jessica Garneau)

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L'auteure Michèle Plomer

Photo Spectre Média, Jessica Garneau

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Karine Tremblay
La Tribune

Dans ses précédents romans, Michèle Plomer a raconté la Chine drapée de ses plus beaux atours. Habits de soie, mots de velours, épopée pailletée. Avec Étincelle, elle s'aventure ailleurs. Dans un récit de l'intime où la vérité côtoie le poétique. C'est que l'autofiction taillée dans une fine dentelle commandait un regard différent. Il fallait poser les yeux sur les contours et les dessous pas toujours heureux d'un pays aimé où le Parti communiste impose lois et idées. Il fallait surtout oser plonger en soi, rejouer la partition d'événements qui abritaient des zones troubles, mais de grandes franges de lumière, aussi. Il fallait mettre en exergue l'histoire de la gracieuse Song.

« C'est probablement celle que je veux raconter depuis des années. Depuis le début, en fait », explique l'auteure de la trilogie Dragonville.

Le début, c'est la belle époque de son séjour de quatre ans à Shenzhen. L'écrivaine estrienne était alors professeure, amoureuse du séduisant Feng, amie avec la jeune Song, à qui elle enseignait. Entre les deux femmes existait un lien fort, une amitié pétrie de fous rires, de confidences partagées, de conversations animées au pied de la statue de Confucius. Jusqu'à ce que le drame s'invite, un certain soir où elles devaient souper ensemble pour l'anniversaire de Michèle. Cette dernière fait faux-bond. Song prépare le repas prévu dans son nouveau chez elle fourni par l'université où, pour la première fois, elle allume la cuisinière au gaz. L'explosion est immédiate. Le brasier, immense, recrache une Song brûlée vive. Un pied dans la vie, l'autre dans l'antichambre de la mort.

Michèle est soufflée. Hantée par l'idée qu'elle aurait dû, normalement, être dans l'oeil du feu elle aussi. La culpabilité qui l'habite est une brûlure. « J'ai ressenti le syndrome du survivant, en quelque sorte. »

Le noeud du roman est là. Avec sa plume délicate comme une porcelaine fine, tout en éclat et en images, Michèle Plomer raconte les lendemains hébétés de l'accident. Dans l'hôpital où Song est traversée de douleurs sans noms, une brigade se forme. Parents anéantis et étudiants attristés se relaient dans la pièce à côté de la chambre, la seule à laquelle ils ont accès. Michèle y a sa chaise, sa place. L'équipe soignante se déploie avec un dévouement égal au courage qu'affiche la grande brûlée, en dépit de l'université et du Parti qui refusent d'admettre quelque responsabilité que ce soit. Dans cet hôpital comme ailleurs, le Parti a le bras long, des oreilles partout, une mainmise sur tout.

« Mon amie a eu à se reconstruire en se battant contre une bête féroce, un monstre qui est au-dessus de tout et qui n'a pas d'égal ici. Pour nous, c'est difficile à concevoir, à intégrer, mais en Chine, il faut surveiller chaque parole prononcée parce qu'il y a toujours quelqu'un qui épie pour le compte du Parti, il n'y a pas de véritable liberté d'expression. On arrive là avec une belle innocence occidentale, en pensant que tout ça ne s'applique pas à nous. »

Jusqu'à ce qu'on s'inscrive en porte-à-faux avec les idées du Parti. Et qu'on se retrouve dans sa disgrâce. Ceci menant à cela, Michèle Plomer sait que ce roman-ci lui ferme peut-être des portes dans ce pays qu'elle aime comme le sien et où elle a des amis. « La Chine, c'est comme mon chalet, résume-t-elle. Je suis consciente que je n'obtiendrai peut-être pas de visa lors de mon prochain voyage. Je le sais et je l'accepte. Il me reste toujours Hong Kong où je pourrai aller. »

Dans pareil contexte politique, fallait-il mesurer ses mots, peser la portée des possibles conséquences de la publication?

« Ce livre demeure un objet de fiction. J'ai écrit une histoire vraie, mais de façon romanesque. Les noms, les dates, je les ai changés, de façon à ce qu'on ne puisse pas identifier, en Chine, les personnes que j'évoque. Sinon, je voulais signer un roman dont on ne sort pas indemne, un écrit qui habite l'esprit même une fois le livre refermé. »

Le feu qui rallume le feu

Si elle remettait toujours à plus tard la plongée dans ce manuscrit particulier et significatif, c'est un peu beaucoup parce qu'elle ne trouvait pas le ton juste. Celui qui lui permettrait de raconter la tragédie sans tomber dans le pathos. Un certain samedi de juillet, son conjoint, travailleur social, est appelé à Lac-Mégantic. L'explosion d'un train venait de défigurer l'endroit et de cisailler le coeur des gens.

« Ce matin-là, et les jours qui ont suivi, je me suis retrouvée seule, avec du temps devant. J'ai écrit à la main, dans un carnet. Au bout de l'exercice, j'avais noirci 45 pages. Je tenais le squelette de mon histoire. »

Une histoire du côté de la lumière où le regard, émerveillé, est tourné vers l'amie chinoise éblouissante dans sa capacité d'endurer l'indicible sans jamais réagir selon les clichés. L'écrivaine insiste : le parcours de Song n'en est pas un de résilience. « Elle ne s'est pas accommodée d'une situation, elle a embrassé sa nouvelle ''elle''. Elle repart avec toute sa féminité dans sa nouvelle vie qui ne sera jamais comme celle d'avant. »

Michèle, elle, a dû creuser au fond d'elle-même pour suivre le fil de ce sentiment de culpabilité qui l'avait happée au lendemain de l'accident. Ce n'était pas si facile.

« Il fallait baisser l'intensité de la lumière, aller gratter dans une certaine souffrance... Cette zone-là, on n'aime pas nécessairement la fréquenter. Mais y aller, c'est aussi ce qui fait que tout ça sonne vrai. »

Vraie aussi est l'amitié sincère qui lie les deux femmes. « L'amitié est un sentiment qui n'est pas souvent exploité, dans l'univers romanesque, mais quelle chose noble! En amitié, on accepte l'autre dans son entièreté, on célèbre ses excentricités, on excuse ses défauts comme on ne le fait dans aucune autre relation. »

En suivant le fil des courts chapitres, on marche à pas feutrés dans les couloirs d'une culture millénaire dont on apprivoise les douceurs comme les travers. Les couleurs de la Chine sont partout dans les 306 pages du bouquin. Il s'ouvre sur un brasier, on le referme en se disant que le feu qui court entre ses lignes est celui de l'amour. Et de ses différents visages.

La Chine et l'après

« Je pense que c'est mon dernier livre chinois. »

Michèle Plomer lance la phrase tout doucement, en toute fin d'entretien. Quand est à nouveau nommée l'idée qu'Étincelle est un livre-charnière, un roman qui demandait à éclore depuis son retour d'Asie. Maintenant qu'il est écrit, une page se tourne. Un chapitre neuf s'ouvre, en dehors du pays au parfum de thé et de riz.

« La Chine a été bonne pour moi. Je suis arrivée là-bas dans un piètre état, à la fin d'un divorce. J'avais besoin de redonner au pays qui m'avait portée, qui m'avait tant apportée. Maintenant, je m'octroie le droit de me laisser inspirer par la beauté d'autres géographies, ici comme ailleurs. »

La romancière cite par exemple l'Ouest canadien et ses paysages grandioses, surdimensionnés, qu'elle a sillonnés pendant deux mois, récemment. La plaine, les Badlands, les montagnes, l'océan : tout est à échelle de géant. Tout est décor de roman.

« Je suis aussi très attirée par le Nord et le fait autochtone. Pour moi, avant, le lieu le plus exotique sur la planète, c'était la Chine. Maintenant que j'ai exploré ce coin du monde, le fait franco-amérindien m'appelle et me semble d'un exotisme incroyable. J'ai envie de penser aux Abénaquis. À ceux qui étaient là avant nous, à ceux qui sont encore ici. Comment tout ça va s'actualiser de façon romanesque, je l'ignore. Le grand voyage, c'est toujours l'écriture. »

Parce que l'écriture est un épicentre, un essentiel pour celle qui a étudié en droit à l'Université de Sherbrooke avant de se tourner vers le roman.

« J'ai un grand besoin d'être en communion avec les autres. Le droit ne me le permettait pas; l'écriture, si. »

Bibliographie

Aux Éditions Marchand de feuilles

Le Jardin sablier (2007) - prix Alfred-Desrochers et mention spéciale du jury prix Anne-Hébert, finaliste au Prix de la relève Archambault

HKPQ (2009) - prix France-Québec, finaliste au Prix Archambault

Dragonville - Tome 1 : Porcelaine (2011)

Dragonville - Tome 2 : Encre (2012)

Dragonville - Tome 3 : Empois (2013)

Dragonville (version intégrale réunissant les trois tomes - 2013)

Aux éditions Chauve-souris

Sueurs froides (avec Anne Brigitte Renaud, 2015)

Michèle Plomer sera au Salon du livre de l'Estrie dimanche, à 11h, pour participer à une table ronde sur ce qui attire les auteurs québécois dans le Nord canadien.

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