Un bateau presque à quai

Louise Portal et Patrick Quintal incarnent Cécilia et... (Spectre Média, Julien Chamberland)

Agrandir

Louise Portal et Patrick Quintal incarnent Cécilia et Julien dans L'île aux sabots, la plus récente production du Théâtre du Double Signe, dont la première avait lieu mercredi au Théâtre Léonard-Saint-Laurent.

Spectre Média, Julien Chamberland

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Sherbrooke) CRITIQUE / D'un côté, une délectable poésie saline, une histoire à la fois tendre et bouleversante, une mise en scène humble, des acteurs bien choisis qui cisèlent les émotions, un mystère solidement construit. De l'autre, un rythme qui se cherche encore, un jeu parfois timide, des transitions pas toujours pile, des silences qui finissent par devenir pesants. L'île aux sabots, toute nouvelle production du Théâtre du Double Signe dont c'était la première mercredi, n'a pas encore atteint sa vitesse de croisière, mais le bateau est quand même loin de prendre l'eau.

En fait, l'auteur et acteur principal Patrick Quintal a tout à fait raison lorsqu'il parle d'un spectacle construit sur le même rythme que les marées, avec plusieurs flux puissants et des reflux plus calmes. Maintenant, est-ce la meilleure charpente pour soutenir un spectacle théâtral pendant 90 minutes? Pas totalement, parce que plusieurs élans se trouvent ainsi brisés, donnant la sensation que la pièce cherche son souffle. Heureusement, la plupart des poussées dramatiques sont assez fortes pour propulser de nouveau jusqu'au prochain point d'ancrage.

En fait, on pourrait dire que, simultanément à sa progression en va-et-vient, L'île aux sabots est superposée à un imparfait crescendo : un peu trop faible au départ, mais vraiment très fort à l'arrivée. Et ce, pour tout le monde : la mise en scène qui s'échauffe, les comédiens qui en donnent toujours plus, les émotions qui s'exacerbent, les éléments scénographiques qui prennent davantage leur place. Bref, les piaffements d'impatience du départ sont finalement récompensés.

Chevaux-sirènes

L'île aux sabots est l'histoire de Julien Desormeaux (Patrick Quintal), fils et petit-fils de gardien de phare, qui ne peut se résigner à quitter l'île et le travail qu'il a toujours effectué, au point où les autorités sont sur le point de l'emmener de force. Mal en point physiquement, le personnage sombre assez rapidement dans un délire faisant défiler son passé : son grand amour Cécilia (Louise Portal), son irascible et taciturne paternel (Jean Maheux), son assistant Antonin (Jérémie L'Espérance) qui vient de quitter l'île, car son poste a été supprimé... Petit à petit, les pièces du casse-tête se mettent en place, dévoilant le grand drame de la vie de Julien ainsi que la légende des chevaux qui auraient jadis vécu sur l'île et qui l'intriguaient tant, enfant... Des chevaux qui jouent ici à peu près le même rôle que les sirènes dans L'odyssée d'Homère...

Auteur toujours en grande forme, livrant ici une histoire dont la montée dramatique fonctionne bien, Patrick Quintal accouche d'un texte souvent très imagé (mais aussi explicite par moments), pas simple, avec la juste dose de poésie pour que sa mise en bouche n'ait pas l'air forcée. Des mots sur lesquels Normand Chouinard a pris appui, livrant une mise en scène volontairement discrète, laissant le plus de place possible aux acteurs et à l'histoire. En font foi la relative simplicité scénographique du spectacle, le haut du pavé étant réservé aux éclairages, surtout les jeux d'ombre et le projecteur rotatif rappelant le phare.

Tous deux lumineux, Patrick Quintal et Louise Portal ont le défi de jouer des personnages à différentes périodes de leur vie (même l'enfance dans le cas du premier, ce qu'il réussit vraiment bien). Louise Portal livre aussi admirablement une jeune Cécilia plutôt gamine, qui se révèle finalement très attachante dans toute sa douceur et sa légèreté. On sent toutefois que l'actrice, absente des planches depuis quinze ans, n'a pas encore totalement réintégré tous les réflexes théâtraux : projeter davantage la voix, jouer en ouverture... Bref, elle pourrait impunément s'en permettre plus. La froideur du père de Jean Maheux réussit à être émouvante.

Avis de recherche : mer

C'est surtout avec l'habillage sonore qu'on n'a pas assez osé, notamment pour les transitions, plusieurs scènes passant d'un silence à un autre, ce qui n'aide pas assez les contrastes.

On peut aussi reprocher au spectacle ne pas faire assez sentir la présence de la mer. Malgré toute l'évocation du texte et les projections en fond de scène, la grande bleue ne se fait presque jamais entendre. Le metteur en scène a probablement voulu éviter les clichés (ou peut-être atténuer le drame), privilégiant une forme de sobriété, voulant exprimer l'isolement par le silence, plaçant toute sa confiance dans l'imagination du spectateur. Mais avec cette histoire assez cinématographique, il y a une attente auditive qui n'est pas comblée, et on ne peut imaginer ces insulaires entendre aussi peu souvent le bruit de l'océan.

Fable sur la résilience, le pardon, L'île aux sabots pose l'éternel dilemme des rêves et de leurs limites. Un dilemme qu'elle ne résout pas, mais elle donne au moins, avec beaucoup d'empathie et d'humanité, quelques clefs de survie à ceux et celles qui restent à quai.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer