Le territoire intérieur

René Drouin... (Lucien Lisabelle)

Agrandir

René Drouin

Lucien Lisabelle

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) René Derouin a toujours été fasciné par le territoire et l'appartenance à celui-ci. L'américanité au sens large du terme imprègne ses oeuvres grands formats depuis longtemps déjà. L'expo qu'il présente au Musée des beaux-arts de Sherbrooke va pourtant un iota plus loin.

« Pour moi, c'est une exposition majeure. Elle fixe 50 ans d'observation du territoire. Pour la première fois, je marie les murales en papier et celles en relief de bois, plus massives. »

En tout, une trentaine d'oeuvres créées au cours des 15 dernières années et trois coffrets un peu plus anciens composent l'exposition Les derniers territoires, un titre que l'artiste de renom établi à Val-David n'a pas choisi à la légère.

« J'ai 80 ans. Forcément, on se demande si ça ne signifie pas qu'il s'agit de ma dernière expo. Je ne crois pas que ce sont mes dernières oeuvres, non, mais ce sont les dernières que j'ai faites. D'où le titre. Il y a aussi que je suis d'une génération qui a vu les des territoires inconnus être foulés par l'homme. Quand j'étais très jeune, l'Ouest américain, la Nouvelle-Zélande, l'Antarctique, c'étaient des terres lointaines. Personne n'avait encore escaladé l'Everest, personne n'avait encore posé le pied sur la lune. On a vu la conquête de ces parcelles de terre et d'univers qui nous semblaient inatteignables. »

Dans l'acoustique, un silence.

« Rien de tout ça ne nous a rendus plus heureux. La définition du dernier territoire, c'est probablement le territoire intérieur, celui qu'on trouve en soi. »

Celui que l'artiste visite nécessairement lorsque vient le temps de créer une nouvelle oeuvre. Dans son atelier ou dans ses pérégrinations. Ces dix dernières années, Derouin a beaucoup fréquenté les églises baroques du Mexique.

« Ce n'était pas un retour à la religion, c'était plus un retour à la méditation et aux lieux sacrés. Quand on pousse la porte d'une petite église, on quitte la vie mouvementée et bruyante, on entre dans un endroit où la beauté et le silence ont toute la place. Et l'art, c'est un peu la recherche de cette beauté. »

L'artiste a eu l'idée de créer un espace méditatif en aménageant La chapelle, une oeuvre un peu en retrait formée de neuf panneaux grand format sur lesquels se profilent des fresques aux allures japonaises en raison de la finesse du trait noir et blanc, de la géométrie finement découpée en vitrail dans le papier de riz et des éclats carmin qui surgissent ci et là. L'oeuvre est un lieu en soi, où on entre comme dans une alcôve. À petits pas, sans dire un mot.

« La chapelle veut toucher le public dans son intériorité. Quand les gens y arrivent, ils arrêtent de parler, ils s'arrêtent tout court, ils prennent le temps. Ils visitent l'état dans lequel je me plonge pour créer. »

Les voyages forment l'artiste

Sur les toiles grands formats, on reconnaît tout de suite la signature de Derouin, en même temps qu'on perçoit une influence mexicaine, asiatique, nordique, voire africaine dans les motifs qu'il répète.

« En vieillissant, je réalise encore davantage à quel point les lieux que j'ai visités ont imprégné mon imaginaire et à quel point mes séjours à l'étranger se déclinent dans mes oeuvres », exprime celui qui a beaucoup voyagé et qui a étudié à la Escuela de Pintura y Escultura Esmeralda de Mexico, dans les années 1950. Depuis, il est souvent retourné vivre au Mexique, un endroit où il a trouvé des racines, une parenté d'esprit, un sentiment d'appartenance.

« Mes oeuvres traduisent et racontent ce que j'ai vu là-bas. Les Mexicains me disent qu'ils se reconnaissent dans mes créations. Probablement parce que je n'ai pas cette vision très coloniale de leur culture. Je me suis toujours dit continentaliste. C'est-à-dire que je n'adopte pas une perspective politique. Ma façon de percevoir les choses est intuitive et axée sur le territoire. Tout est nord-sud. La descente des rivières comme la migration des oiseaux et le voyage des papillons. »

En 2006, René Derouin a reçu l'Ordre mexicain de l'aigle aztèque, l'insigne le plus important que le gouvernement du Mexique décerne à un étranger. Au Québec, il a été fait chevalier de l'Ordre national du Québec en 2008, près de 10 ans après avoir remporté le Prix du Québec Paul-Émile-Borduas pour l'ensemble de son oeuvre. Sa production est aussi marquée par la découverte du Nord québécois, à vol d'oiseau.

« Je suis allé à la Baie James, dans les années 1970, et ces voyages en hélicoptère et en avion ont changé ma perspective, modifié mon regard. La ligne d'horizon a disparu de mon univers pictural. Je me suis mis à reproduire des vues aériennes, en quelque sorte. J'ai trouvé mon langage artistique. »

Et il n'a jamais cessé de l'approfondir, depuis.

Savoir regarder pousser les bambous

René Derouin avait la trentaine lorsqu'il est parti à Tokyo étudier à l'atelier d'un de ses profs de l'Université de Calgary. Il a trouvé l'apprentissage difficile. Mais il a beaucoup appris.

« J'ai réalisé tard que j'avais acquis là-bas cette discipline qui caractérise mon travail. Au Japon, la façon de voir est très paternaliste. Le maître autorisait seulement les élèves qui avaient plus de 40 ans à exposer. Je trouvais ça injuste. Il m'a dit que je voulais aller trop vite. Et il m'a suggéré d'aller au parc. Pour regarder pousser les bambous. C'est tout simple, et c'est une grande leçon. Il faut s'arrêter pour voir les choses, les ressentir et savoir, ensuite, les transmettre à travers la création. J'ai appris que je dois me donner ces temps d'arrêt et de contemplation. C'est ce qui me permet, ensuite, de témoigner. Et c'est là mon rôle d'artiste : observer quelque chose qui existe pour la raconter à travers mon oeuvre, en laisser une trace. »

Vous voulez y aller ?

Les derniers territoires

René Derouin

Musée des beaux arts de Sherbrooke

Jusqu'au 25 septembre

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer