Richard Desjardins à trois temps

Richard Desjardins en conférence au Tremplin de Sherbrooke,... (La Triubne, archives)

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Richard Desjardins en conférence au Tremplin de Sherbrooke, en 2012.

La Triubne, archives

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Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) C'était l'histoire d'une fois. Unique et sans lendemain. Au départ, le show en formule trio devait être un rendez-vous ponctuel, monté pour le Festival des guitares du monde en Abitibi-Témiscamingue. Richard Desjardins y avait été invité. Parce que la six cordes, il trouvait qu'il ne la maîtrisait pas assez à côté des grosses pointures qui fouleraient les planches, il avait invité son complice et ami Claude Fradette, avec qui il collabore depuis l'album Kanasuta. Le contrebassiste Karl Surprenant s'était joint au duo. Dans la petite salle où ils présentaient le tour de chant, il y a eu un moment de grâce. Un instant suspendu. Il y a eu, ensuite, l'envie de remettre ça. De partir sur la route, à trois. De se promener à travers le territoire autant qu'à travers le répertoire.

« On pige dans tout ce que j'ai fait, entre la première et la dernière toune. »

La sélection aurait pu être difficile. Tant d'albums, tant de chansons. Pourtant, non.

« Il n'y a pas de piano dans le spectacle. Alors ça, déjà, ça permet de faire un tri naturel. »

J'ai vu souvent Richard Desjardins en spectacle. Souvent, souvent. Et toujours, il était derrière son instrument. Fondu, presque, au clavier d'ébène et d'ivoire. Chanter sans être attaché à son banc de piano, c'est sortir de l'habitude. C'est difficile?

« Les premières fois sans, c'était avec l'Orchestre symphonique de Québec et ça me faisait bizarre. Je me suis habitué avec le temps. Ce spectacle-là, en trio, c'est un concept que j'aime. Ça nous permet d'aller dans de petites salles. Je joue un peu de guitare, mais je n'en maîtrise pas la géographie comme c'est le cas avec le piano. Sauf que j'ai avec moi des musiciens de grand talent. Claude, ça fait tellement longtemps que je travaille avec lui, il sait d'avance quand je vais me planter! Je raconte un peu moins d'histoires que dans mes autres spectacles, à cause de la formule, mais ça ne m'empêche pas de faire des jokes. »

De l'air et du temps

L'horizon de l'auteur-compositeur-interprète n'est pas bardé de projets. Il a des spectacles à l'agenda, mais pas de disque en chemin, pas de documentaire dans le collimateur. L'existoire, sa plus récente galette, est sortie il y a déjà cinq ans.

« C'est un métier assez stressant. Et ça me tente de ralentir. C'est agréable, la vie, aussi. Tsé, juste la vie. Pendant des dizaines d'années, je n'ai pas arrêté. Je continue, mais à un autre rythme. Je prends davantage le temps de respirer. »

Entre deux bouffées d'air, il écrit encore. Il vient d'ailleurs de mettre la dernière touche à une chanson.

« En France, on parle beaucoup des grandes guerres. On célèbre le 50e, le 60e, le 70e anniversaire. L'an prochain, ce sera le 100e de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. J'ai imaginé la lettre qu'un soldat écrirait à sa femme, la veille du départ. J'en ai fait une chanson. »

On a hâte de l'entendre. Il faudra patienter. Le parolier n'est pas pressé. Son temps est déjà bien meublé par les concerts qu'il donne ici comme en Europe, où il passe six mois par année. C'est que celui qui a son nom dans le dictionnaire Larousse depuis 2006 a son noyau de fans, de l'autre côté de l'Atlantique.

« Il y a beaucoup de Français qui sont allergiques à tout accent qui n'est pas le leur, mais ce n'est pas tout le monde. Moi, je me produis dans des petites salles et souvent, elles sont pleines. J'ai mon public. Il est fidèle. C'est agréable de jouer là-bas, d'y retourner. »

En dépit du climat social qui s'est brouillé de brume au cours de la dernière année. Depuis qu'une chape de peur recouvre la France.

« On constate que la vie a changé, que le quotidien est teinté par ce qui s'est passé. On ne voit plus beaucoup d'enfants dans les rues. Des affichettes collées dans les fenêtres des commerces disent quoi faire en cas d'attaque terroriste. » Le jour même des assauts à Bruxelles, il revenait au pays. Il ne savait pas encore que ça venait de sauter en Belgique. À l'aéroport de Paris, tout le monde était sur les dents. Des militaires sont débarqués, nombreux. Il a su pourquoi après. Il ne s'empêchera pas d'y aller encore. Même si les attentats qui ont balafré le coeur des Français l'ont remué, lui qui avait déjà foulé la scène du Bataclan. Lui qui a perdu un ami dans la tuerie à Charlie Hebdo : « Bernard Maris. Un économiste, un penseur. Il écrivait des articles journalistiques. Juste ça. Et ils l'ont tué... »

Richard Desjardins en spectacle avec l'Orchestre symphonique de... (Le Soleil, Yan Doublet) - image 2.0

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Richard Desjardins en spectacle avec l'Orchestre symphonique de Québec au Grand Théâtre de Québec.

Le Soleil, Yan Doublet

Sensibilité amérindienne

Bien avant qu'on en parle collectivement, bien avant qu'on dise la nécessité de leur tendre l'oreille, Desjardins s'est fait le porte-voix des Amérindiens. Il a fouillé l'histoire, il a remué le passé proche et lointain de ce peuple qui était là bien avant nous. Il a raconté plusieurs fois leur trajectoire, leur hier triste, leurs lendemains de grisaille. En musique comme sur bobine.  

« Cette sensibilité-là vient peut-être du fait que je viens d'un territoire algonquin. Je me souviens d'une fois, je devais avoir 10 ans, on est passé en voiture à côté d'une réserve, au Témiscamingue. Il y avait des clôtures, des gens derrière. J'ai demandé à mon père qui c'était, eux autres. Il m'a répondu : eux autres, ils ont tout perdu. Cette phrase-là s'est imprimée en moi. J'y ai repensé souvent, ensuite. C'est fou, il y a encore des réserves. Et personne ne s'en étonne. C'est comme si c'était normal. À Kitcisakik, dans la réserve faunique de La Vérendrye, les gens vivent sans électricité. Encore en 2016 et même s'il y a un barrage juste à côté. »

On a beau dire, on a beau rêver, il existe un double standard, constate le parolier. La parité des chances n'existe pas. Entre les deux peuples, il y a encore et toujours cette inégalité. Et cette cruelle indifférence : dans le regard des uns, les autres n'existent pas.

« Quand j'ai lancé Le peuple invisible, on m'a demandé si je pensais que le film aurait le même accueil que L'erreur boréale. Je savais bien que non. L'industrie forestière, c'est une affaire de 21 milliards de dollars, c'était un sujet pesant. Les Amérindiens, eux, ne valent pas une cenne dans l'oeil collectif. Et c'est un drame. »

Encore récemment, les disparitions et les agressions de femmes autochtones ont fait les manchettes. Le sujet est plus qu'inquiétant. « Et pourtant, qui en parle encore, aujourd'hui? On lâche vite le morceau, les Amérindiens ont toujours été perçus comme des encombrants par les industries minières et forestières, qui voulaient avoir la paix sur le territoire. »

Les quolibets, les problèmes sociaux, l'enjeu de l'éducation, la discrimination, l'espoir d'une vie autre, la perte des racines et des repères : tout ça talonne les Amérindiens depuis plusieurs générations.

« Après ça, s'ajoutent les problèmes d'alcool ou de toxicomanie. Mais à leur place, qu'est-ce qu'on ferait?, demande Desjardins. Si on vivait reclus, avec rien chez soi, rien devant, qu'est-ce qu'on ferait? Il y a des réserves qui s'en tirent bien, mais les Algonquins n'arrivent pas à se confédérer. Et si tu prends deux écoles éloignées des grands centres, une autochtone, l'autre québécoise, le financement accordé à l'école amérindienne sera toujours moindre. De l'ordre de 50 pour cent. L'équité, elle n'existe pas. »

Pour beaucoup, l'avenir apparaît voilé, sinon plombé.

« Harper a fait reculer les choses. Là, Trudeau semble vouloir faire mieux. On verra... »

Rêve symphonique

Chanter avec un orchestre symphonique, c'était un peu un rêve pour Richard Desjardins. Il avait lancé l'idée dans le micro d'une émission de radio sans savoir qu'un génie allait attraper son voeu au vol. Ce grand manitou des arrangements musicaux, c'était Gilles Bellemare. Il a tout de go proposé à l'auteur-compositeur-interprète une collaboration avec l'Orchestre symphonique de Québec. Elle a été heureuse : il y a un peu plus d'une semaine, les deux créateurs remettaient ça. Dix ans après la première fois.

« Quelle histoire, quand même! Chaque fois, Gilles n'a pas fait les choses précipitamment, il a pris un temps fou pour concevoir les arrangements et l'orchestration. Et c'était magnifique. J'étais accompagné par 70 musiciens. Vous imaginez, un chanteur à voix comme moi... (rires). C'était ample, c'était comme un Boeing de velours. »

Vous voulez y aller?

Richard Desjardins en trio

Samedi (complet) et dimanche, 20 h 30

Vieux Clocher de Magog

Entrée : 49,50 $

28 avril, 20 h

Théâtre Granada

Entrée : 49 $

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