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Gilles Mihalcean: Écouter ce que l'on voit

Gilles Mihalcean pose près d'une de ses sculptures... (Spectre Média, Frédéric Côté)

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Gilles Mihalcean pose près d'une de ses sculptures intitulée Objet et datant de 1973. Le sculpteur l'a créée dans la foulée de la parution du livre «Le hasard et la nécessité» de Jacques Monod, lors de l'émergence de ce qu'on appelait la « nouvelle biologie ». Rappelant les outils pédagogiques des cours de chimie, l'oeuvre est simultanément un condensé d'organisation et de chaos.

Spectre Média, Frédéric Côté

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

Gilles Mihalcean fait partie d'une génération d'artistes où le temps était considéré comme un outil de travail. Un sculpteur qui travaille avec le temps n'hésite pas, en plein processus ou lors d'une panne d'inspiration, à délaisser sa création pendant trois, quatre, voire cinq mois, avant de la retrouver, dans l'espoir de voir ce qu'il n'avait pas encore vu.

Trou de ver.... (Spectre Média, Frédéric Côté) - image 1.0

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Trou de ver.

Spectre Média, Frédéric Côté

L'homme de presque 50 ans de métier peut parler en connaissance de cause : « Combien de fois il m'est arrivé, sept ou huit ans plus tard, de regarder une de mes oeuvres et de me dire soudainement : "Tiens! Il y avait aussi ça dans ma sculpture!" L'idée, c'est d'écouter ce que l'on voit. De vraiment le voir. De le saisir. »

Il y a beaucoup de cela dans l'exposition que Gilles Mihalcean présente jusqu'au 10 avril à la Galerie d'art de l'Université de Sherbrooke. Dès le départ, le titre, Sculptures récentes, est pure ironie, car certaines des oeuvres exposées ont plus de 40 ans.

Mais justement : Gilles Mihalcean a profité de la « redécouverte » de ces pièces (dont certaines qu'il avait presque oubliées en entrepôt et qu'il a retrouvées lorsqu'il a dû les déménager) pour les retoucher, les disposer autrement, ajouter ou enlever un élément... ou les laisser telles quelles mais dans un nouvel environnement.

« Elles ont eu l'effet d'une véritable révélation. Après toutes ces années, c'était comme si je venais tout juste de les produire, comme si leur sens premier et profond, depuis le début de mes gestes de sculpteur, était demeuré le même. J'ai alors compris que le temps avait peu de prise sur les oeuvres. Les modifier légèrement me permettait de les réactiver autrement. »

De toute façon, pour l'artiste montréalais, une sculpture n'est jamais terminée. Gilles Mihalcean est notamment intervenu sur une oeuvre qu'il n'avait pas revue ni montrée depuis 1973!

« Je ne suis pas le seul, se défend-il. Plusieurs peintres vous diront qu'il manque toujours quelque chose à leur toile. Pour moi, c'est le signe qu'une oeuvre est toujours vivante. C'est un sentiment que j'éprouve surtout avec les installations. J'ai toujours l'impression que je peux enlever ou changer quelque chose. »

Le plus drôle, c'est que même certains visiteurs semblent de cet avis. « Il m'est déjà arrivé de revenir voir une installation en galerie et de découvrir un objet qui y avait été ajouté », raconte-t-il avec un sourire.

Heureusement qu'il y a ce qu'il appelle « l'inattention bien généreuse des musées et des collectionneurs », qui, eux, ne voient pas ces petits détails manquants et acceptent l'oeuvre telle qu'elle est. Et c'est souvent ce regard extérieur qui « libère l'artiste, lui enlève l'épine du pied ».

Du moins, pour un temps...

Assemblage libre

Né à Montréal en 1946, Gilles Mihalcean a des origines roumaines. Son nom devrait donc se prononcer Mihalcéanne et non à l'anglaise (Mihalseen), comme on a l'habitude de faire aujourd'hui. Son grand-père a immigré au Québec au début du XXe siècle et a épousé une Québécoise.

« C'était une époque où les immigrants avaient une volonté très forte de s'intégrer à leur société d'accueil », dit-il à propos du fait que son père et lui n'ont pas appris le roumain.

Issu d'un milieu ouvrier sans artistes, mais doué pour le travail manuel et habitué dès son jeune âge à bricoler avec toutes sortes d'objets (souvent d'origine industrielle), le futur sculpteur n'est resté qu'un an à l'École des beaux-arts, décidant de ne pas y retourner lorsqu'une grève générale, en 1968, a forcé l'arrêt des cours.

Il faut dire que sa carrière a pris son envol presque immédiatement. Dès 1969, sa première réalisation est primée aux Concours artistiques du Québec et exposée au musée Rodin, à Paris. Alors que la tendance est alors au minimalisme et à l'art conceptuel, Gilles Mihalcean y va de sa propre démarche, de façon autodidacte, où il montre des sculptures poétiques construites comme des récits fragmentés. Les bribes de récit, lorsque réunies, donnent à chacun des pistes pour se faire une histoire, pour inventer la sculpture.

Sa méthode de travail est basée sur l'assemblage libre : les éléments, construits ou trouvés, sont simplement déposés les uns à côté des autres. Ce qui a ses avantages : on peut multiplier les matériaux et les textures, choisir l'échelle appropriée, associer ce qui apparaît le plus dissemblable (on trouve souvent une alliance des contraires,

où l'organique et le géométrique s'affrontent, se défient, se côtoient), tout cela pour provoquer une déstabilisation des habitudes visuelles.

« J'aime beaucoup l'effet de surprise : créer une attente chez le spectateur, mais lui jouer un tour », explique-t-il, en montrant sa statue de vierge qui lui tourne le dos. Lorsqu'on en fait le tour, on découvre qu'elle a le visage complètement voilé.

Liberté sans marchés

L'humour est aussi un élément important dans son oeuvre. Par exemple, sa Tête de Victor-Lévy Beaulieu, qui semble presque venir de l'île de Pâques, mais taillée dans le graphite.

« Je trouve que ce sourire est caractéristique d'ici. L'idée de jeu aussi. Il y a donc toujours un peu de ça dans mes sculptures. »

D'ailleurs, l'artiste trouve dommage que les artistes québécois essaient toujours de se comparer à ce qui se fait aux États-Unis et en Europe. « Nous avons un langage ici. Par exemple, plusieurs disent que les Québécois ont tendance à trop en mettre. Mais ce "défaut", ce surplus d'émotions, peut devenir

une qualité. Il y a aussi nos très petits moyens de création. »

« J'en ai d'ailleurs parlé avec David Altmejd, aujourd'hui installé à New York. David me trouve chanceux de travailler seul en atelier. Lui, sa carrière va tellement bien qu'il emploie 16 personnes. Le côté business ne lui laisse plus le temps de poétiser, de revenir sur lui-même. Si on parle tant de création ici, c'est parce qu'il y a encore cette liberté de ne pas être associé à des marchés. »

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