Endorphine : le temps souterrain

Dans Endorphine d'André Turpin, le stationnement souterrain est... (Film séville)

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Dans Endorphine d'André Turpin, le stationnement souterrain est un décor récurrent, utilisé sans aucun doute pour la symbolique qu'il évoque : ce qui habite notre inconscient, ce qui se trame sous la surface des choses, ce qui nous pétrit sans qu'on sache toujours exactement comment ni pourquoi.

Film séville

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Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) D'abord, une précision. Utile et essentielle. Endorphine n'est pas un film comme les autres. André Turpin l'a mentionné avant chacune des premières auxquelles il a assisté : il ne faut surtout pas tenter de tout comprendre. L'histoire est volontairement décousue et ancrée dans différents espaces-temps. Avec pour résultat qu'on se laisse porter par l'univers atypique de la proposition, mais qu'en sortant de la salle de cinéma, on n'est pas trop certain de ce qu'il faut en penser.

On décante, on laisse le film se déposer en soi. Et on se dit qu'il faudrait le voir à nouveau, tant la densité du propos et les pistes plurielles lancées par le cinéaste mélangent même le plus averti des cinéphiles.

À 13 ans, Simone (Sophie Nélisse) est témoin du meurtre de sa mère (Monia Chokri). La jeune fille encaisse le traumatisme en se coupant de ses émotions. Douze ans plus tard, elle est devenue une jeune femme fragile et timide qui rase les murs. La Simone (Mylène Mackay) qu'elle est alors traverse une période plus cauchemar-desque qu'enchantée alors qu'un sentiment de culpabilité la ronge. Elle n'a pas su aider sa mère et elle s'en veut terriblement. Rattrapée par son traumatisme, elle revit sans cesse le drame et cherche à affronter le meurtrier devant lequel elle a figé, enfant. On la revoit enfin à l'âge de 60 ans (Lise Roy). Physicienne de renom, elle semble apaisée, heureuse, lumineuse. La conception du temps qu'elle expose en conférence est une clé pour décrypter la trame du long métrage. Mais une clé insuffisante pour tout décoder.

Il y a cette chronologie déconstruite, ces dimensions parallèles qui se font écho, ces moments incertains où on ne sait plus si on est dans un rêve ou dans la réalité. Il y a ce passé, ce présent et ce futur qui s'amalgament et se mêlent sans logique toujours apparente. Tout ceci menant à cela, le scénario à compartiments multiples laisse beaucoup de choses en suspens. On est devant un cinéma expérimental très léché, qui sème quantité de questions sans apporter les réponses.

 C'est une qualité que de savoir bousculer son spectateur, mais tant d'hermétisme peut refroidir celui qui s'attend à se faire raconter une histoire. Les quelques pistes qui sont évoquées permettent de se faire une idée, mais les filons lancés restent difficiles à tresser entre eux pour avoir du sens. Il faut donc prendre l'oeuvre pour ce qu'elle est, accepter le fait qu'on ne saura pas tout du pourquoi et du comment. Accepter, aussi, qu'on nous promène dans une histoire qui tourne en rond, comme le temps sur lequel elle s'appuie.

Déstabilisant, le film n'en est pas moins audacieux et intéressant. Le cinéaste, reconnu pour sa participation à de nombreuses productions (Incendies, Congorama, Mommy, entre autres), a soigné la réalisation de sa complexe bobine, qui arrive 14 ans après sa précédente (Un crabe dans la tête, sept prix Jutra). La trame sonore est finement bâtie et les lieux qu'il a choisis pour faire évoluer ses personnages sont, en soi, révélateurs. Le stationnement souterrain est un décor récurrent, utilisé sans aucun doute pour la symbolique qu'il évoque : ce qui habite notre inconscient, ce qui se trame sous la surface des choses, ce qui nous pétrit sans qu'on sache toujours exactement comment ni pourquoi. L'environnement de béton, froid désert de gris et de beige à perte de vue, rajoute à l'intemporalité et l'étrangeté de l'original long métrage. Les trois comédiennes principales, chacune dans son registre, offre une prestation solide et crédible.

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