Un Moby Dick universel et intemporel

Le travail des acteurs dans l'adaptation théâtrale de... (Imacom, René Marquis)

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Le travail des acteurs dans l'adaptation théâtrale de Moby Dick joue une grand rôle dans la réussite du spectacle, à commencer par le jeu de Normand D'Amour, acteur enragé s'il en est, qui livre une prestation sans faille dans une belle possession du texte, et par celui de Steve Gagnon, qui rend bien la fragilité et la fascination de son Ismaël. En tournée québécoise, la pièce du Théâtre du Nouveau Monde faisait halte hier soir à la salle Maurice-O'Bready devant une salle comble.

Imacom, René Marquis

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(SHERBROOKE) CRITIQUE / Quand une adaptation refait prendre conscience de l'universalité et de l'intemporalité d'une oeuvre, tout en donnant l'impression que ladite oeuvre a été écrite hier, c'est qu'elle a vachement atteint son but.

Lestée de 1500 spectateurs, la salle Maurice-O'Bready est remontée hier soir à bord de l'histoire de Moby Dick, redécouvrant sur planches le livre quasi prophétique de Herman Melville, réalisant à quel point la nature humaine n'a pas changé 165 ans plus tard, se faisant prendre dans les filets d'un récit élevé ainsi au rang de mythe, du moins pour l'homme post-industrialisation. Tout ça dans une sauce rock, presque lourd métal, on ne peut plus contemporaine. Bref, une très belle réussite.

De cette brique romanesque publiée en 1851, Bryan Perro (secondé par le metteur en scène Dominic Champagne) a su tirer l'essentiel : cette ambition dévorante et démesurée érigée en presque religion, incarnée ici par le personnage du capitaine Achab (Normand D'Amour), et qui a déjà mené l'humain à se perte et l'y mènera probablement encore. L'adaptateur a accouché d'un texte poétique à l'extrême, qui mord dans les mots comme dans un fruit mûr, sans tomber dans l'excès de lyrisme. Une langue plantée dans le roc, avec quelques mots empruntés à la verdeur du français québécois populaire, parfois inutilement (car si c'est un effet comique qui était recherché, celui-ci n'a pas réussi à se frayer un chemin dans cette grande tragédie).

Mais pour le reste, Perro et Champagne ont fait du bonbon théâtral, exigeant pour les acteurs, mais bellement mis dans leur bouche par le metteur en scène, lequel a accouché d'un spectacle ingénieux, surtout que le piège de l'emphase veillait au grain. Loin d'abuser du grandiloquent, la créativité de Champagne procède d'une savante parcimonie (et s'inspire manifestement des réalisations passées pour L'Odyssée). Par exemple, pour recréer le harponnage des baleines, Champagne fait bricoler par les acteurs une bascule artisanale, à l'aide d'une poutre et d'un baril métallique. C'était même une des scènes les plus impressionnantes de la soirée, même si le contrôle d'une des bascules a été momentanément perdu.

C'est plutôt avec la trame sonore et la présence de musiciens sur scène que Champagne s'est payé une gâterie. Mais une gâterie payante. Avec la voix hurlante et perçante de Frédérike Bédard, telle une sirène essayant d'envoûter ces marins égarés, et surtout la guitare électrique recréant une atmosphère d'opéra rock, la musique devient un personnage à part entière. Encore plus que les projections de mer en fond de scène ou la structure pivotante représentant le Pequod.

Enragé s'il en est

Les acteurs se sont chargés du reste, à commencer par Normand D'Amour, acteur enragé s'il en est, favorisé dès le départ par son casting, mais qui livre une prestation sans faille, dans une belle possession du texte, sans jamais fléchir non plus dans l'interprétation physique de ce capitaine vengeur, unijambiste et balafré.

À l'autre bout du spectre, Steve Gagnon, alias Ismaël, rend bien la fragilité et la fascination de son moussaillon, même si le ton fluctue par moments. Jean-François Casabonne se révèle méconnaissable, presque effrayant dans la peau de l'indigène Queequeg, tandis que David Savard interprète avec assurance la sécheresse et la droiture de Starbuck, droiture qui s'esquive parfois physiquement.

Principal bémol : la fin. Le metteur en scène a préféré faire raconter par Ismaël le duel final entre la baleine blanche et l'équipage du Pequod, plutôt que de le montrer. Et après avoir laissé le spectateur faire tous les liens lui-même entre Moby Dick et notre époque, il le prend par la main, quitte à télescoper l'anachronisme, comme s'il craignait que le public n'ait pas compris.

Totalement inutile. La vengeance, l'aveuglement volontaire, l'embrigadement, la corruption de la religion, le manque d'humilité et la soif de conquête sont encore trop actuels pour rater le parallèle. L'avertissement de la fable ne saurait être plus clair.

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