La monstrueuse adaptation de Moby Dick

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L'équipage du baleinier Pequod en pleine action, dans une scène de Moby Dick, de Bryan Perro et Dominic Champagne.

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<p>Karine Tremblay</p>
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) L'oeuvre est aussi colossale que le cachalot qui hante ses pages. Tant et tellement que plusieurs croyaient Moby Dick inadaptable pour la scène. L'impossible ne fait pas peur à Dominic Champagne. Il s'est déjà frotté à la démesure en travaillant sur plusieurs gros projets du Cirque du Soleil. Lorsque Bryan Perro lui a proposé l'idée de traduire la tragique histoire maritime au théâtre, il a embarqué dans le bateau sans hésiter.

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« C'était un beau défi, mais c'est d'abord une très, très belle histoire d'Herman Melville qui nous dit beaucoup sur nous-mêmes. Le capitaine Achab, c'est l'un des premiers grands personnages de la mythologie américaine, tandis que la baleine qu'il poursuit est l'incarnation de tout ce que peut la nature. Le combat entre les deux illustre le conflit entre l'homme et la nature. »

Ensemble, le romancier et l'homme de théâtre ont cosigné le texte. Puis, Champagne a pris la barre de la mise en scène. Avec le défi, immense, de recréer la mer, de camper baleine et baleinier sur planches.

« On évoque le bateau avec des barils d'huile et certains moyens rudimentaires. Ce fut un travail de longue haleine, mais le scéno-graphe Michel Crête a trouvé comment mettre le monstre en scène. Il y a beaucoup d'effets. C'est un théâtre très physique, avec de l'eau, de la sueur, du sang, des acrobaties, plusieurs comédiens. De la musique, aussi, puisque trois musiciens et une chanteuse sont également sur scène. Frédérike Bédard est d'ailleurs la seule présence féminine du groupe, elle donne une voix à cette force des profondeurs marines. Autrement, c'est un univers très masculin, pour le meilleur comme pour le pire. C'était ça aussi dans le roman, une poignée d'hommes partaient des années en mer pour affronter l'animal le plus puissant sur terre, sans autres moyens que leurs harpons et leur petit navire. »

Le metteur en scène avait lu le livre il y a longtemps. Sur les bancs de l'école, il avait même étudié l'oeuvre avec Victor-Lévy Beaulieu, grand spécialiste de Melville.

« En cours de création, je suis retourné le voir à Trois-Pistoles, au coeur du royaume des bélugas. J'avais le sentiment d'effectuer une sorte de pèlerinage, là-bas. »

La visite avait d'autant plus de poids qu'à l'époque, le projet de port pétrolier à Cacouna, dans la pouponnière de l'emblématique baleine blanche, n'avait pas encore été abandonné par TransCanada.

Évidemment que Dominic Champagne a pris le bateau pour une excursion sur le fleuve. Au large, la petite embarcation s'est retrouvée encerclée d'une quinzaine de bélugas. L'un d'eux s'est approché tout près.

« Les biologistes ne seraient pas fiers : j'ai pu poser ma main sur sa tête. Cette excursion, c'était un moment magique, de ceux où on sent qu'on fait partie d'un même mouvement de résistance. »

Au contact de VLB, le dramaturge a appris à voir le capitaine Achab sous un autre angle, plus humain.

« J'ai découvert une complexité que je ne soupçonnais pas. A priori, ce troublant personnage est un être très sombre, un héros auquel on n'a pas envie de s'attacher, mais il a ses facettes plus lumineuses », dit l'homme de théâtre, qui a l'habitude de mettre en spectacle des êtres plus grands que nature.

Don Quichotte et Ulysse sont deux de ceux qu'il a racontés en quelques actes. L'an prochain, il prendra Paris d'assaut en présentant la comédie musicale Les trois mousquetaires, avec le Sherbrookois Olivier Dion dans le rôle de d'Artagnan. Et il fêtera bientôt le 10e anniversaire du spectacle LOVE, qui célèbre l'héritage des Beatles.

« Il y a des projets dont je ne peux pas encore parler. »

Et il y aura peut-être aussi un porte-voix à empoigner de nouveau. Dominic Champagne s'est beaucoup battu contre les gaz de schiste. Il pourrait défendre encore ses idées sur la place publique.

« J'ai redécouvert le citoyen en moi. J'ai beaucoup reçu, j'ai été très choyé dans ma carrière. Est venu un moment où j'ai eu envie de redonner autrement que par mes créations. À l'époque, je travaillais avec Yvon Deschamps, un homme engagé qui a eu beaucoup de succès et qui a fait preuve de grande générosité. C'était une inspiration. La bataille contre les gaz de schiste m'a bouffé bien du temps, mais elle m'a donné une leçon de démocratie. Ensemble, on a été capable d'imposer le respect à une industrie toute puissante. »

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Normand D'Amour

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Dominic Champagne

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Normand D'Amour : Achab dans tous ses états

Le personnage d'Achab est un noir capitaine. Rongé par la souffrance, mû par une soif de vengeance extrême et une fureur destructrice, il court à sa perte et entraîne avec lui son équipage.

« C'est le paroxysme de tous les enragés », résume son interprète, Normand D'Amour.

Celui-ci n'a pas eu à piger bien loin pour donner de la densité à son personnage.

« Le roman, déjà, donne la couleur à 90 pour cent du personnage. Et puis, en dedans, je l'ai, mon esprit vengeur. J'ai vu ma mère revenir de l'église en furie en disant : ''Les maudits, ils nous ont menti!'' J'ai vu sa peine, j'ai vu sa rage d'avoir été manipulée par la religion. Mon père a perdu ses deux jambes juste avant ma naissance. Un accident. Il a continué à travailler, mais c'était un homme qui portait cette douleur, cette souffrance. Tout ça m'a habité longtemps. Jusqu'à l'âge de 40 ans, en fait. Quand je suis devenu orphelin, j'ai fait la paix avec ce passé-là. J'ai vécu un rebirth dans mon sous-sol, j'ai lâché prise. Ça ne me ronge plus, mais je sais où aller pour traduire ces émotions-là. Et disons que mes 30 ans de métier me servent bien. »

Physiquement, le comédien a dû apprendre à se mouvoir dans l'imposant décor avec une jambe enfermée dans un carcan de fibre de verre.

« Pour moi, ça ajoute une couche, un beau défi. Il y a de la boucane, des cordes, de l'eau, du feu. C'est complètement malade, c'est grandiose, c'est une maudite belle aventure! »

L'épopée se raconte en deux heures et demie. Chaque représentation est en quelque sorte un marathon. Avec ce que ça veut dire d'essoufflement.

« Je sors de scène vidé, mais c'est une belle fatigue. Et avant tout, je m'amuse. Quand j'enfile mon costume, je suis un petit gars de sept ans qui joue au pirate », dit celui qui est aussi en vedette dans la bobine Le garagiste, en salle depuis hier.

« C'est un grand film de René Beaulieu. Quand je l'ai vu, il m'a fait le même effet que Paris Texas. J'y suis un homme qui attend un rein et dont la vie est bouleversée par une rencontre. Pendant le tournage, mon frère se mourait d'un cancer. Ça a teinté mon personnage, ça m'a habité pendant tout le tournage. »

Après avoir joué encore les gars fâchés et les gars tourmentés, D'Amour aura besoin d'aller planter son terrain de jeu à l'autre bout du spectre : « L'été prochain, je mets le cap sur Drummondville. Je ferai de la comédie avec Marcel Leboeuf! »

Vous voulez y aller

Moby Dick

Théâtre du Nouveau Monde

Complet à Sherbrooke

Jeudi 12 novembre, 20 h

Maison des arts de Drummondville

Entrée : 48 $

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