Habile huis clos à deux voix

Dans la nouvelle création du Double Signe, 21... (Imacom, René Marquis)

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Dans la nouvelle création du Double Signe, 21 manches cubes, l'échange verbal entre les deux comédiens Jean Turcotte et Éric Bernier est parfois sportif, souvent heureux.

Imacom, René Marquis

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<p>Karine Tremblay</p>
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) CRITIQUE / S'il n'y avait pas un Friday et un Robinson dans le portrait, on ferait difficilement le parallèle avec le classique Robinson Crusoé. La pièce 21 manches cubes a beau prendre appui sur l'oeuvre de Daniel Defoe et s'attarder sur la solitude et la folie, elle amène le spectateur dans un autre univers que celui de l'emblématique roman, elle le transporte dans une aile de prison plutôt que sur une île déserte.

Ce faisant, elle aborde aussi la question de la dissociation de soi, des paravents qu'on se crée, des pirouettes que l'esprit est capable d'inventer pour transcender le réel. Et de la douleur d'exister malgré les boulets que l'on traîne. À ce chapitre, le temps est parfois lourd, parfois salutaire; il est le cocon rassurant dans lequel se draper autant que l'ennemi à abattre.

Huis clos à deux personnages, la nouvelle création du Double Signe est audacieuse dans sa formule autant que dans son propos. Écrite à quatre mains par le vétéran du théâtre Patrick Quintal et sa talentueuse recrue David Goudreault, l'originale proposition table énormément sur les textes. On reconnaît d'ailleurs beaucoup la musicalité et la rythmique du renommé slameur (qui fait ici ses premières armes dans l'écriture théâtrale) dans les échanges entre les protagonistes.

Sur la scène du Théâtre Léonard-Saint-Laurent, les comédiens se renvoient la balle à grand rythme. Ceci menant à cela, la proposition de la compagnie sherbrookoise a ses exigences et commande une attention de tous les instants. Pour en apprécier toutes les subtilités et la richesse, le spectateur a tout intérêt à ne pas perdre une réplique.

Cette intense densité textuelle est solide, mais elle est parfois un peu pesante, il faut le dire. Heureusement, tout ça est porté par l'habile jeu des acteurs. Jean Turcotte incarne avec brio un Walter précieux et arrogant, confiné dans une cellule isolée de celle des autres où on le garde prisonnier pour sa propre sécurité.

Si on le protège ainsi, c'est qu'il est un délateur d'exception, il connaît des secrets susceptibles de faire tomber l'inquiétante pieuvre et d'incriminer son réseau.

Arrive un moment où sa bienheureuse solitude est bousculée par l'arrivée d'un nouveau détenu. Friday apparaît comme un facétieux personnage à la mémoire phénoménale qui calcule tout à la mesure de sa manche (d'où le titre de la pièce).

L'excellent Éric Bernier prête vie et traits à ce coloré taulard qui enchaîne sans tarder les duels verbaux avec son voisin de cellule et qui prend manifestement plaisir à le provoquer. On rit de bon coeur devant les cabrioles du personnage qui débite les définitions de dictionnaire à la virgule près et qui cite les histoires de Bob Morane autant que les grands titres des journaux. L'échange verbal entre les deux pensionnaires devient vite assez sportif, l'un sachant exactement sur quel bouton appuyer pour réveiller le courroux de l'autre. Ils ont quand même en commun leur attachement aux mots, ils savent la portée et les possibles de ceux-ci.

Tout en lignes droites et en structures cubiques, l'inventif décor dans lequel évoluent les deux prisonniers crée un effet de profondeur et d'enfermement. Des projections vidéo et quelques effets sonores ajoutent à la crédibilité de l'univers carcéral, tandis que la mise en scène brillante de Martine Beaulne dynamise la proposition théâtrale. Séparés par un mur invisible pour le spectateur, Walter et Friday interagissent verbalement dans leur cube de béton sans se côtoyer physiquement, sans jamais échanger un regard. C'est bien pensé, bien mené, bien joué.

À la fin, tout s'attache, tout prend un nouveau sens. On peut avoir vu venir la conclusion. Ou pas. Mais on quitte la salle en songeant à ce qu'est l'enfermement, au juste. Et l'on se fait la réflexion que les prisons de l'esprit ont souvent des barreaux plus rigides que ceux des pénitenciers.

Vous voulez y aller?

21 manches cubes

Du 28 au 31 octobre, 20h

Théâtre Léonard-Saint-Laurent

Entrée: 25 $

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