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21 manches cubes : perdus sur une île habitée

Les comédiens Jean Turcotte et Éric Bernier... (Imacom, Jessica Garneau)

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Les comédiens Jean Turcotte et Éric Bernier

Imacom, Jessica Garneau

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(SHERBROOKE) Sérieusement, comment Robinson Crusoé a-t-il réagi lorsque Vendredi est soudainement débarqué sur son île déserte? Daniel Defoe nous a présenté un naufragé heureux de voir sa solitude brisée et de retrouver la compagnie des hommes. Mais pour Michel Tournier, qui a refait l'histoire à sa façon dans Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), l'arrivée de l'indigène a l'effet d'un ouragan dans la vie de l'îlien solitaire.

À quel moment, donc, la solitude et le contact humain passent-ils du positif au négatif et vice-versa? On en aura une autre vision dans 21 manches cubes, la nouvelle création que le Théâtre du Double Signe finit de mitonner ces jours-ci. Et comme pour mettre en pratique les thèmes qu'il souhaitait exploiter, le directeur artistique Patrick Quintal a eu l'idée de rompre aussi le solitaire travail d'auteur pour créer une pièce à quatre mains, avec le slameur, poète et romancier David Goudreault.

« Je suis la drôle de bibitte qui débarque sur l'île en cours de route », commente ce dernier, déclenchant l'hilarité de ses quatre collègues (outre Patrick Quintal à l'écriture, la pièce s'est construite avec Martine Beaulne comme conseillère dramaturgique et metteure en scène, ainsi qu'Éric Bernier et Jean Turcotte comme comédiens).

« Patrick et moi avons deux univers différents, mais pas tant que ça, et ils se sont bien mélangés. Aujourd'hui, je relis certains passages et je ne pourrais plus dire qui les a écrits. Parfois, on pourrait croire que c'est de moi, parce que ça devient plus rythmique, alors que c'est Patrick. »

« La musique et le rythme des mots ont toujours été importants dans mon écriture, et j'ai pensé qu'une rencontre avec David pouvait être propice à un travail en tandem. Je connaissais alors son oeuvre comme slameur et poète. Et je trouvais intéressant de jumeler deux générations », rapporte Patrick Quintal, qui a sollicité son nouveau coéquipier il y maintenant deux ans.

L'île ou l'aile?

La nouvelle pièce de théâtre s'intitule 21 manches cubes, soit la taille d'une cellule de prison... lorsque l'unité de mesure est une manche de chemise. On pourrait en effet considérer les détenus d'aujourd'hui comme des Gilligan contemporains : ils sont confinés à un espace réduit, n'ont pas accès à toutes les commodités de la vie courante et ont des rapports humains contrôlés. Voire très limités pour ceux qui sont placés en isolement.

C'est le cas de Walter (Jean Turcotte), un délateur tenu loin des autres prisonniers parce qu'il détient des secrets qui pourraient faire tomber rien de moins que l'appareil politique et judiciaire.

« Walter se prend pour un king, résume son interprète. Il est désagréable, imbu de lui-même, démontre un fort sentiment de supériorité [Crusoé, dans le roman de Tournier, se proclame gouverneur de son île]. Mais en réalité, c'est un pissou fini. Il a très peur de la souffrance. Il ne veut ni la vivre ni la montrer, à cause d'un orgueil béton. »

Mais voilà que des événements forcent Walter, jusqu'alors seul dans son aile (plutôt que sur son île), à accepter un nouveau colocataire prénommé... Friday (Éric Bernier).

« Autant Walter, qui est très autoritaire, deviendra plus fragile, autant Friday, qui a l'air inoffensif, devient presque un tyran », rapporte Martine Beaulne. « Ce sont deux personnages très définis qui vont se transformer. »

« Ça me fascine de voir comment les gens peuvent déformer la réalité lorsqu'ils se retrouvent en situation de survie, commente Éric Bernier. Devant l'incapacité d'assumer qui et où ils sont, leur esprit fait volte-face. Ils ne savent plus trop où est la frontière entre le fantasme et le réel. »

Pour Friday, poursuit-il, la façon d'affronter la réclusion est de se réfugier dans les mots et les chiffres, de manière obsessionnelle.

« Pour remplir le vide, il a appris le dictionnaire par coeur. Il se rabat aussi sur la quantification. Il se sert de son esprit cartésien pour contrôler toute son angoisse. »

Ce qui est tout le contraire de la personnalité d'Éric Bernier. « Ça m'a vraiment violenté au début, parce que toute cette langue des chiffres (les impôts, les comptes de cartes de crédit...) est étrangère au fonctionnement de mon esprit. Au départ, je ne pensais jamais y arriver. Je devais entrer dans une autre structure mentale. Mais c'est souvent comme ça au théâtre : certains textes paraissent des cauchemars à incarner au départ. »

Le privilège de la création

Quand Éric Bernier et Jean Turcotte ont été pressentis par Martine Beaulne pour jouer la pièce, l'écriture n'était pas encore terminée. « Je n'embarquais pas du tout dans la fin alors proposée, avoue Jean Turcotte, même si le projet m'intéressait absolument, à cause de l'univers et de l'écriture, que je trouvais dense, ciselée et rythmée. Faire une création, c'est toujours un privilège. »

Les comédiens ont donc aussi donné leur avis en cours de création. Martine Beaulne, elle, est arrivée pendant le processus d'écriture comme conseillère dramaturgique.

« Je n'ai pas tout de suite accepté de faire la mise en scène. Je tiens à séparer les deux, car je ne veux pas qu'une image scénique intervienne dans le texte. »

« Mais j'ai tellement aimé ça que j'ai accepté, poursuit-elle. Je me suis prise au jeu, je me suis attachée aux personnages, j'ai été séduite par la rythmique. J'aime monter des textes écrits », dit-elle en appuyant fort sur le dernier mot. « Cette écriture-ci nous emmène dans un monde particulier, singulier et très masculin. On est dans une autre logique. »

Metteure en scène convoitée et maintes fois récompensée, professeure à l'UQAM, Martine Beaulne n'en était pas à ses premières armes dans la région, même s'il y avait belle lurette qu'elle n'avait pas oeuvré à l'ombre de l'Orford.

« J'ai été une des fondatrices du Théâtre Parminou, dans les années 1970, à une époque où les régions se côtoyaient beaucoup. J'ai aussi collaboré avec le Théâtre du Sang neuf. »

Tais-toi et meurs!

Comme conseillère dramaturgique, Martine Beaulne a aidé les deux auteurs à peaufiner leur courbe dramatique et à trouver cette fameuse finale recherchée (laissée ouverte, pour laisser le spectateur forger la sienne). Comme metteure en scène, elle s'est de nouveau amusée à franchir la limite entre le physique et le psychique, à s'éloigner du réalisme pour éveiller l'imaginaire, tout en restant ancrée dans l'un et dans l'autre.

« J'ai essayé de mettre en relief le texte et le propos. Nous avons travaillé les corps et les gestes pour que tout soit précis, sculpté, jamais distrayant. »

Finalement, que reste-t-il de Robinson Crusoé et de Vendredi dans 21 manches cubes?

« La prémisse a éclaté. C'est une nouvelle histoire, disent les auteurs. On ne peut même pas parler d'une adaptation libre. Mais nous avons quand même gardé le fil et les enjeux : briser l'isolement, la folie, la solitude lorsqu'elle devient malsaine, se recréer son propre monde, mais aussi se protéger des autres lors du choc de leur arrivée. »

« Il y a aussi tout le rapport aux mots, ajoute Patrick Quintal. Crusoé tient un journal intime pour ne pas devenir fou, pour ne pas perdre la faculté de dire. »

« Un peu comme avec l'oeuvre Beckett, où les personnages meurent quand ils arrêtent de parler », conclut Martine Beaulne.

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