La collision avec soi

Les comédiennes Marianne Moisan et Ann-Catherine Choquette renouent avec le... (Imacom, Frédéric Côté)

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Les comédiennes Marianne Moisan et Ann-Catherine Choquette renouent avec le Théâtre du Double Signe, dans une mise en scène de Lilie Bergeron (à gauche).

Imacom, Frédéric Côté

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(SHERBROOKE) Un matin ordinaire. Comme le précédent et le suivant. Le train-train roule, jusqu'à ce qu'un mot, une odeur, un détail vienne tout faire dérailler. En un clin d'oeil, une remise en question aspire le convoi de la vie vers l'arrière, rembobine les rails jusqu'à l'enfance, ralentissant à toutes les intersections traversées depuis. Une étincelle anodine, qui déclenche une explosion dans le moteur intérieur, exposant la distance entre là où l'on voulait aller et ici où l'on est rendu.

C'est arrivé à tout le monde.

Mais personne n'a vécu de véritable collision avec l'enfant qu'il a été. Aucun être humain usagé n'a pu dresser un bilan, entre quatre yeux, avec la version neuve de lui-même.

Ça arrive à une libraire de gare, qui se fait happer par son passé, dans la pièce de l'auteure belge Céline Delbecq que monte cette saison le Théâtre du Double Signe. On ne dit pas pourquoi Hêtre ressent, cette journée-là précisément, le besoin de revisiter sa jeunesse, mais on comprend entre les branches qu'il y a du père là-dessous. De ce père menuisier qui lui a donné un prénom d'arbre farfelu. Un monologue à deux voix, entre l'adulte et la petite, s'installe alors, dans ce commerce où les voyageurs passent en coup de vent, en transit entre deux villes comme entre deux vies.

«Gabrielle Roy a écrit une très belle phrase qui veut dire que toute sa vie, on essaie de se rapprocher de son enfance, alors qu'on s'en éloigne de plus en plus. Ça résume bien l'esprit de ce dialogue intérieur. Dans nos échanges, l'auteure m'a expliqué qu'elle était curieuse de voir ce qui se passerait si un adulte entrait en contact avec son enfance : est-ce qu'elle l'embrasserait ou l'étoufferait? Elle a donc créé cette rencontre improbable», explique Lilie Bergeron, qui signe la mise en scène.

«On passe notre vie à nous construire, à ériger nos défenses, nos cachettes, nos murs, et un jour, on se rend compte que notre structure n'est peut-être pas aussi solide que l'on croyait. La pièce expose ce moment très invisible d'une femme qui tombe à l'intérieur d'elle-même (à moins qu'elle ne monte?), alors que la base de sa vie s'écroule. On a tous un moment dans notre vie où soit l'on meurt, soit l'on renait», expose la comédienne Marianne Moisan, qui, dans le rôle-titre, revient sur les planches après une longue absence.

L'HEURE DU BILAN

La Sherbrookoise, qui vit à Montréal depuis plusieurs années, a levé la main pour participer à la lecture publique de la pièce, il y a un an. Après avoir parcouru ce texte vertigineux - non seulement à cause de sa quantité de mots mais de sa qualité philosophique -, elle avait envie de sceller avec ce personnage complexe ses retrouvailles avec le Double Signe, où elle a suivi des ateliers théâtraux pendant toute son adolescence.

«J'ai lu le texte au moment où j'étais moi-même en réflexion sur ma vie, après deux congés de maternité consécutifs. Le propos m'a touchée intimement. On fait beaucoup de bilans dans ce métier. La vie d'un comédien est remplie de débuts et de fins. Au moment de reprendre le travail, je voulais trier ce qui me tentait encore et ce qui ne me tentait plus. Il y a quelques années, je n'aurais pas pu présenter ça. À ce moment-ci de ma carrière, c'est un beau cadeau», soutient celle qui a percé grâce aux séries jeunesse Radio Enfer et Watatatow.

Dans l'enchevêtrement d'échelles qui forment le décor, évoquant à la fois le réseau ferroviaire que les rayons littéraires, Marianne Moisan côtoiera Ann-Catherine Choquette. La jeune comédienne, vue l'automne dernier dans Raconter le feu aux forêts des Turcs Gobeurs d'opium, hérite du rôle de Hêtre, enfant.

Lilie Bergeron, aussi directrice générale de la compagnie de théâtre sherbrookoise qui loge au Centre des arts de la scène Jean-Besré (CASJB), est ravie de renouer avec deux comédiennes formées dans ses cours. «Le travail n'est pas pareil. Le regard de confiance est déjà là. Nous formons déjà une famille. Je suis impressionnée par la qualité de leur interprétation. En une heure, le temps que dure la pièce, Marianne réussit à marquer cette gradation très fine dans la tête du personnage.»

MOMENT DE TENDRESSE

Même si ce huis clos descend creux dans les profondeurs de l'intimité humaine, Lilie Bergeron n'a pas voulu appuyer trop lourdement sur la pédale dramatique. «Je voulais que les gens soient témoins de la prise de conscience de cette femme, sans que l'on tombe dans le pathos qu'entraînent ces réflexions. C'est un immense moment de tendresse que cette femme vit avec elle-même. Il y a du souffle dans son discours, de l'humour aussi. Au final, c'est à son chemin vers la résilience que l'on assiste. Hêtre va-t-elle prendre le train de sa vie ou si elle va rester sur le quai?» demande Lilie Bergeron, laissant la question flotter dans le local de répétition du CASJB qui sera transformé en salle de spectacles de 80 sièges pour les trois prochaines semaines, grâce à une autorisation spéciale de la Ville de Sherbrooke.

Peu importe la réponse, Hêtre aura eu cette chance de choisir, en se regardant dans le blanc des yeux.

Hêtre

Théâtre du Double Signe

Du mercredi au samedi, 20 h

Du 11 au 28 mars

Centre des arts de la scène

Jean-Besré

Billets : 25 $ (20 $ en prévente jusqu'au 10 mars) et 18 $ pour les étudiants

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