Écrire à pas de géant

André Gélineau... (Imacom, Frédéric Côté)

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André Gélineau

Imacom, Frédéric Côté

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<p>Karine Tremblay</p>
Karine Tremblay
La Tribune

(SHERBROOKE) Quatre mois après avoir mis un point final à l'aventure théâtrale des Turcs Gobeurs d'opium, André Gélineau arrive là où on ne l'a jamais vu : dans le milieu du théâtre jeunesse. Non seulement il signe le texte de la nouvelle création du Petit Théâtre de Sherbrooke, il joue aussi l'un des deux personnages aux côtés de Patrick Quintal. Avec Manuel d'instructions pour cesser de grandir, il se promènera dans les classes du primaire pendant tout le mois de mars.»

C'était pour moi un exercice d'écriture différent, mais l'envie de raconter une histoire restait la même. Tout est dans la façon de le faire. On ne met pas l'accent à la même place quand on s'adresse aux enfants.»

On ne se dénature pas pour autant.

«Mon écriture est assez rocailleuse et crue. Au départ, j'avais tendance à filtrer. Trop. Érika Tremblay-Roy, qui fait la mise en scène, m'a aidé à démêler tout ça. On a un propos, oui, mais on est surtout là pour amener l'art en classe.»

Il fallait donc ouvrir les vannes du stylo sans trop de censure. S'il n'y a pas de prêchi-prêcha dans la création destinée aux élèves de huit à onze ans, il y a néanmoins de la substance. Un thème fort. Un ancrage qui risque de trouver écho auprès des jeunes élèves.

«La pièce traite de la différence. Ce qu'on en fait et comment on peut la transcender pour qu'elle devienne un moteur.»

L'auteur a trouvé son filon en lisant une anecdote à propos de Samuel Beckett et de son jeune voisin, André the Giant (né André Roussimoff). Ce dernier était un gamin plus grand que nature qui s'est vu un jour interdire l'accès à l'autobus en raison de sa haute stature. L'auteur d'En attendant Godot habitait en face. Il a proposé de conduire le garçon à l'école quotidiennement.

«De part et d'autre, il y a du mystère. L'auteur, avec ses doigts tachés d'encre et son caractère taciturne était un peu épeurant pour les enfants. Le jeune André, lui, ne ressemblait à aucun de ses camarades. Je me suis demandé ce que ces deux-là avaient pu se dire pendant les trajets. Chacun a laissé son empreinte, à sa façon. Beckett faisait partie de l'intelligentsia artistique de son époque, il a marqué le théâtre de l'après-guerre. André s'est plus tard inscrit dans la culture pop américaine en devenant un lutteur de renom. Son gigantisme lui a servi, sa différence est devenue sa force.»

SOUVENIRS PRIMAIRES

Se coller au monde de l'enfance, ça veut dire patauger un peu dans ses propres souvenirs. Et la petite école n'était pas vraiment un cocon doux pour Gélineau.

«J'ai parfois été le souffre-douleur, au primaire. J'étais le petit gros pas très populaire et je m'en plaignais beaucoup. L'humour et l'imagination ont été une porte de sortie. Au secondaire, j'ai commencé l'improvisation. Mon statut a changé, mes interactions avec les autres aussi», dit celui qui, dans la pièce, incarne le grand petit garçon.

«J'ai d'abord refusé le rôle. J'ai étudié le théâtre à Saint-Hyacinthe, mais ça fait longtemps. Le jeu, comme le vélo, ça ne se perd pas, mais si tu n'en fais pas, tu ne deviens pas champion. C'est Érika qui m'a convaincu d'essayer. Je réalise maintenant combien je m'ennuyais de ça. Même s'il faut dérouiller certaines affaires, j'ai un immense plaisir à répéter.»

Dans les classes de troisième, quatrième et cinquième années, il anticipe le meilleur. Et tous les possibles.

«C'est un contexte de théâtre particulier, il y a une proximité avec les enfants, une interaction. Ça m'a fait peur, au début. Maintenant, ça me stimule. Retourner dans le milieu scolaire va m'aider à plonger dans la vérité de ce que j'ai à jouer.»

LA VIE APRÈS LES TURCS

Lorsqu'il a fermé le rideau des Turcs, André Gélineau voulait délaisser la poutine administrative pour se concentrer sur la sphère artistique. Dix ans après avoir fondé la créative troupe sherbrookoise, il souhaitait des pages blanches, du temps sans souci, la possibilité de plonger dans son imaginaire sans devoir jongler avec les chiffres et les demandes de subventions.

«J'avais peur de vieillir dans un bureau, dans la paperasse, un peu amer. Je ne regrette pas ma décision, même si la belle équipe avec laquelle je travaillais me manque. En cessant d'être producteur, je me suis donné davantage d'espace pour créer. Le faire pour d'autres m'amène ailleurs.»

Les projets ne manquent pas. En plus d'enseigner le théâtre au secondaire, Gélineau nourrit un projet de laboratoire créatif avec lequel il entend explorer l'écriture décloisonnée où chaque artiste apporte au travail de l'autre. Il a aussi un nouveau texte théâtral sur le feu, «un truc sur l'imposture, l'identité». Et en avril, le Sherbrookois dirigera, pour le Double Signe, la mise en lecture de la pièce Chaque automne, j'ai envie de mourir.

«C'est un formidable texte signé Steve Gagnon et Véronique Côté, un beau cadeau que m'a fait Lilie Bergeron», dit celui qui s'est retrouvé parmi les 24 auteurs en lice pour le Prix de poésie de Radio-Canada l'an passé. À sa presque surprise.

«J'ai envoyé ça sur un coup de tête. Je n'ai pas gagné, mais voir mon dossier retenu m'a donné l'envie de continuer. J'écris des trucs épars dans un dossier Word sans trop savoir si ça va mener quelque part. En poésie, comme au théâtre, il y a une musicalité. Et dans l'écriture, c'est cette oralité qui m'intéresse.»

Alors il écrit. Beaucoup. À pas de géant.

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