Radiographie d'une mort absurde

Jean Forest... (Imacom, Jessica Garneau)

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Jean Forest

Imacom, Jessica Garneau

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

(Sherbrooke) Pendant 41 ans, Jean Forest a été un professeur passionné. Des générations d'étudiants de lettres et de communication de l'Université de Sherbrooke ont appris avec lui les méandres de la littérature et de la langue française. D'ailleurs, depuis qu'il est à la retraite (qu'il a prise à 69 ans alors qu'on la lui avait proposée à 55), il s'ennuie. Mais ce 26e livre qu'il vient de publier n'est pas un ouvrage savant comme la plupart des précédents. Pour une fois, la langue de Molière n'en est pas le sujet.

Jean Forest y raconte plutôt le suicide de son fils.

«Je l'ai fait pour lui. Pour le remettre en circulation. Ça ne peut pas simplement se terminer par une petite boîte de cendres au cimetière de Saint-Élie. Quand un gars comme lui, premier de classe en français et en maths, plein de connaissances et en apparence sociable, se suicide soudainement à 23 ans, c'est totalement absurde.»

Encore plus quand un jeune homme est aussi aimé et apprécié de ses parents, de ses soeurs aînées et de ses amis.

La mort de Karlo est d'autant plus troublante qu'il s'était fabriqué une fausse existence pendant près de quatre ans. Alors que tous croyaient qu'il étudiait l'informatique à l'université et était même parti en stage à Vancouver, le jeune homme habitait toujours Sherbrooke, vivant dans une simple chambre d'étudiant du campus, travaillant temporairement comme agent dans un centre d'appels, sans être inscrit à aucun programme.

«Pourtant, à l'époque où il était censé être à Vancouver, je voyais sa chambre depuis mon bureau. Que faisait-il de ses journées, de ses nuits? Pendant trois ans et demi, ses mensonges ont été d'une perfection absolue. Il avait parfaitement mémorisé l'horaire des cours qu'il ne suivait même pas. Personne n'a rien vu venir.»

Karl-Philippe s'est enlevé la vie la veille du jour où ses parents auraient tout découvert.

«Nous devions le déménager dans son appartement de Montréal, car il nous avait dit qu'il allait poursuivre ses études aux HEC. Nous avons découvert ensuite qu'il n'y avait pas d'appartement ni d'inscription aux HEC...»

«Je dois d'ailleurs remercier une policière, Valérie Caron, qui a été admirable. C'est elle, alors que nous étions à la recherche de Karlo [il a fallu 36 heures avant qu'on retrouve son corps], qui a demandé, en visitant sa chambre, où étaient ses manuels scolaires, et qui nous a ainsi mis sur la piste.»

Fils idéal

Depuis, Jean Forest tente de trouver une explication, tant aux mensonges parfaitement préparés de son fils qu'au geste ultime. Il n'en trouve pas, malgré ses connaissances étendues en psychanalyse. Sinon une sorte d'effondrement mental. Le titre du livre, La passion de Karlo, fait non seulement référence à la grande affection que tous vouaient au disparu, mais aussi à ce qu'il a dû vivre intérieurement dans les dernières années de sa vie, telle une passion du Christ.

Jean Forest, l'écrivain, a donc décidé de radiographier la vie de ce fils idéal, depuis les circonstances de sa naissance (ardemment désiré, il est né alors que ses parents avaient respectivement 46 et 39 ans et que ses soeurs étaient déjà adolescentes) jusqu'au sombre jour de septembre 2011. Son espoir était de trouver une clé quelconque, un élément qui lui permettrait de se mettre à la place de son garçon et de comprendre. Au bout du compte, il a accumulé de nombreuses suppositions, mais peu de conclusions satisfaisantes.

«Comment faire son deuil lorsqu'on ne sait pas pourquoi? Karlo n'a pas laissé de mot ni de lettre. S'il était parti à cause d'une peine de coeur, de l'annonce d'une maladie incurable, on ne serait pas davantage en accord avec son geste, mais on pourrait dire je comprends. Mais là, il n'y a rien! On ne le sait pas.»

Honte de l'échec?

Le stratagème de Karlo fait évidemment penser à l'histoire de Jean-Claude Romand, ce Français qui a prétendu pendant 18 ans être médecin, et qui a éliminé sa famille le jour où celle-ci était sur le point de découvrir le pot aux roses.

«Mais Romand n'avait pu réaliser ce qu'il voulait être et a remplacé la réalité par un mensonge. Pas mon fils. On ne peut pas non plus parler de psychose, car il était visiblement en contact avec la réalité. Il était même capable de travailler.»

Serait-ce alors la honte de l'échec, la peur de décevoir, pour quelqu'un dont le cheminement avait jusqu'alors été sans aucune tache? «Karlo a d'abord étudié pendant une année en administration avant de changer de programme. À l'époque, il m'avait avoué que ça n'allait plus... Le jour du déménagement, il aurait pu tout me dire.»

«Peut-être Karlo ne savait-il pas lui-même. Peut-être était-ce trop enfoui en lui», conclut le père endeuillé, qui a rédigé son livre deux mois à peine après les funérailles.

«J'ai attendu que mon épouse soit d'accord, car elle ne voulait pas voir la vie de son fils étalée publiquement. Elle a acquiescé en octobre dernier.»

Jean Forest a surtout l'impression de donner une voix à son fils. «C'est quelqu'un qui ne parlait pas. Il était tellement avare de mots! La seule façon pour que sa mort ne soit pas absurde, c'est de lui prêter ma parole. Écrire le dernier chapitre de sa vie, malgré lui. Sait-on jamais? Peut-être que cela empêchera une autre personne de faire comme lui?»

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