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Hubert T. Lacroix: «Je n'ai pas de couleur politique»

Hubert T. Lacroix... (Imacom, Jessica Garneau)

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Hubert T. Lacroix

Imacom, Jessica Garneau

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<p>Steve Bergeron</p>
Steve Bergeron
La Tribune

Au coeur de la tempête depuis les annonces répétitives de compressions à CBC/Radio-Canada, et maintenant la publication de l'essai Ici était Radio-Canada par l'ancien directeur de l'information Alain Saulnier, le président de la société d'État Hubert T. Lacroix, de passage à Sherbrooke hier, est prêt à monter au créneau, tant pour défendre sa vision d'avenir de Radio-Canada que pour affirmer son indépendance du gouvernement. La Tribune l'a rencontré mercredi  en table éditoriale.

Comment réagissez-vous à l'essai d'Alain Saulnier, où votre indépendance par rapport au gouvernement est considérablement remise en question?

Je suis absolument fasciné que l'on veuille me donner une couleur politique. Je n'en ai pas. Quand une personne ne réussit pas à embarquer dans une transformation et qu'elle ne fait plus partie de notre équipe, on voit apparaître des conflits politiques. On me place dans des endroits où je ne suis jamais allé, on me fait parler à des personnes à qui je n'ai jamais parlé, on me dit que j'ai des amitiés que je n'ai jamais eues, au lieu de se demander si on avait les compétences nécessaires pour faire le travail.

Je me suis dit que jamais je ne ferais l'évaluation d'un ancien directeur sur la place publique. Les anciens employés qui ne sont plus heureux aujourd'hui ont droit à leurs opinions, mais ce qu'ils n'ont pas le droit de faire, c'est de fabuler.

Prenons un des cas cités dans le livre, soit les nominations d'Alfred McLeod, prêté par le Bureau du Conseil privé et nommé directeur des affaires générales de Radio-Canada, et de Marc O'Sullivan, nommé au même poste et qui provenait du Conseil du Trésor. Que faisaient à Radio-Canada ces deux fonctionnaires ayant des liens directs avec le gouvernement?

Comme société de la Couronne, nous travaillons beaucoup dans l'appareil gouvernemental. Nos dossiers doivent être soumis au Conseil du Trésor pour certaines approbations. Nos rapports passent par Patrimoine Canada. Quand je suis arrivé, je n'ai vu personne pour faciliter cet exercice-là. J'ai demandé au Conseil privé si quelqu'un ayant une certaine expérience pour accélérer nos dossiers dans l'appareil bureaucratique pouvait nous être prêté. Penser que ces personnes-là, qui n'ont pas siégé à la haute direction, nous ont influencés dans nos compressions ou notre plan stratégique, c'est invraisemblable.

Pourquoi avoir décidé de fusionner les services anglais et français de Radio-Canada et CBC?

Cette perception est absolument fausse. Il n'y a eu aucun geste en ce sens. Mais au lieu d'avoir deux personnes qui font la même chose, une en anglais et une en français (je parle des fonctions de soutien comme les finances), nous voulons n'en avoir qu'une. C'est une façon d'enlever des dollars sans toucher au contenu. Je veux aussi que les deux se parlent. Quand Radio-Canada réussit à faire des Unité 9, 19-2 ou 30 vies dans les budgets prévus, les gens de CBC doivent le voir, et vice-versa.

N'êtes-vous pas mal à l'aise avec la composition du conseil d'administration de Radio-Canada, formé entièrement de proches du Parti conservateur?

Je ne choisis pas le c.a. de CBC/Radio-Canada. De la même façon que ce ne sont pas eux qui m'ont choisi, contrairement au privé, où un des pouvoirs les plus importants dans le board, c'est de pouvoir engager ou congédier le président quand ça ne marche plus. Le c.a. de Radio-Canada ne peut pas faire ça. Le seul élu que j'ai vu durant tout le processus de sélection pour mon poste, c'est la ministre Josée Verner. Elle m'a appelé vingt minutes avant l'annonce de ma nomination pour me demander si je voulais vraiment le job. J'ai dit oui et elle a répondu « merci beaucoup ». C'est tout.

Aimeriez-vous être invité sur le plateau de Tout le monde en parle pour répondre à vos détracteurs?

Si je suis invité, je vais parler de la stratégie de CBC/Radio-Canada et de la vision que j'en ai, des défis incroyables dans lesquels nous sommes plongés. Mais je n'ai pas envie d'aller à Tout le monde en parle pour que ça devienne he said, she said. C'est inutile. J'ai quand même beaucoup de respect pour Guy A. et Dany qui font ça depuis dix ans. C'est la seule émission que je regarde en direct.

«La plateforme ne sera pas la même partout»

En 2011, le gouvernement conservateur a annoncé son Plan d'action pour la réduction du déficit, prévoyant 115 millions de moins à Radio-Canada et CBC, dont 36 aux services français. En avril 2014, ce sont 130 millions qui ont été amputés, dont 312 postes au réseau français. Finalement, en juin dernier, la société d'État a annoncé la suppression du quart de ses effectifs d'ici 2020 (jusqu'à 1500 postes), dont la première vague (392 postes) s'est concrétisée en octobre. Hubert Lacroix explique sa vision de la société d'État à la fin de la décennie.

À quoi ressemblera Radio-Canada dans cinq ans?

Elle se sera ajustée à un virage numérique extrêmement rapide, mais avec des plateformes traditionnelles encore pertinentes. Il y a encore 89 pour cent des gens qui regardent la télé aux heures de grande écoute, en direct, sans enregistrer, 27 heures par semaine. Le problème, c'est que le modèle financier du numérique n'est pas encore très évident pour personne.

Il faut aussi intensifier notre relation avec les Canadiens, qui sont bombardés par toutes sortes de nouveaux intrants, comme Google, Netflix, AppleTV... Un des objectifs de 2020, c'est que 75 pour cent des Canadiens disent que Radio-Canada est importante pour eux. Le chiffre actuel est d'environ 55 pour cent. Ce n'est pas suffisant. Chez les 18-24 ans, par exemple, 93 pour cent regardent leur télévision sur internet. La signature de Radio-Canada n'a pas la même valeur pour eux.

Mais la plateforme ne sera pas la même partout. Voilà pourquoi il faut être très ciblé, car le modèle actuel ne fonctionne plus pour personne. Bell et Rogers aussi viennent de faire des compressions. CNN vient d'annoncer 600 jobs en moins dans sa salle de nouvelle. Le président a déclaré qu'ils allaient faire moins avec moins. À la BBC, ce sont 550 jobs.

Il y a aussi un nouveau phénomène qui s'appelle Vice News, un nouvel empire médiatique américain de 2,5 milliards $, présent dans 34 pays, avec 130 millions de visionnements le mois dernier (notre Téléjournal est regardé par 300 000 personnes). Ils ont reçu 500 millions $ d'investisseurs privés pour accélérer leur croissance. Et ça ne coûte pas un sou au public.

Leur concept, c'est de mettre la caméra dans le camion des rebelles qui s'en vont tuer quelqu'un en Syrie, sans mise en contexte. Je n'ai pas encore déterminé si c'était de la télé-réalité, du divertissement ou de l'information. Il y a beaucoup de questions éthiques, mais il reste que quelque chose se passe là. Il y a dix jours, Rogers a annoncé un partenariat au Canada avec Vice News pour réinventer la façon de livrer ses nouvelles.

Quelle est la place des régions dans votre planification stratégique?

J'ai une vision très locale du radiodiffuseur public. Nous avons protégé la croissance d'il y a quelques années en région, avec un bulletin d'information sept jours sur sept. On attribue beaucoup moins d'argent aux autres types de contenus. Nous avons ajouté des stations régionales, surtout dans l'Ouest. À Sherbrooke, on ne peut pas être un diffuseur public sans y être complètement enraciné. On va se battre pour garder ce principe-là, mais la façon de livrer nos contenus sera différente. Il faut cesser de croire que tout passe absolument par la télévision. Je suis très content des résultats en Estrie, où nous sommes en progression et non en diminution de services.

Que penser des quelque six millions de primes octroyés à une poignée de journalistes et animateurs vedettes, comme on l'a appris lundi par Le Droit d'Ottawa, dans le contexte actuel de compressions budgétaires?

Cette information était déjà sur notre site web depuis deux mois. Les 1286 journalistes de CBC/Radio-Canada y sont (sans les noms) et on peut voir leur nombre par fourchette salariale. Les têtes d'affiche de Radio-Canada travaillent au public au lieu du privé, mais on ne les paie pas comme le privé. Il y a une concurrence pour ces personnes-là, et comme nous voulons qu'elles restent, nous leur donnons des conditions à la mesure de ce que nous sommes capables de faire. Elles ne sont pas passées à côté de la convention collective.

Que dites-vous aux gens qui se battent contre vous, c'est-à-dire qui voudraient garder Radio-Canada telle qu'elle est?

Je leur dis merci pour leur passion pour leur radiodiffuseur public. Continuez d'y croire, mais de grâce, arrêtez les visions passéistes. C'est impossible de continuer comme avant. Nous devons nous transformer, sans ça nous allons mourir. TVA, CTV, Global et CityTv ont les mêmes problèmes. Quand vous payez votre facture de câble, il n'y a rien pour Radio-Canada.

Les gens me disent que Radio-Canada reçoit 28 $ par année par Canadien. Sauf que la moyenne internationale est de 82 $. Pourtant, même si le gouvernement subventionne Via Rail, le billet de train n'est pas gratuit. Pourquoi les utilisateurs ne paieraient pas pour le contenu de Radio-Canada?

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